Engrenages de Pierre Lellouche

La Guerre d’Ukraine et le basculement du monde | Éditions Odile Jacob

AO News #79 -décembre 2025


Au début était l’aveuglement…

 

Cher lecteur si vraiment tu veux comprendre le conflit russo-ukrainien et te faire une opinion objective, c’est le livre qu’il faut lire. Bien qu’écrit peu avant l’élection de D. Trump, il en garde toute sa valeur sur l’historique de ce conflit. Pour crever l’abcès, ce qui m’est souvent arrivé dans ma carrière professionnelle, il faut le dire d’emblée, le 24 février 2022, la Russie du dictateur Poutine a été l’agresseur, contrevenant ainsi au droit international. Ce préambule établit, on peut néanmoins émettre quelques nuances sans être taxé de « pro-Poutine ».
De la nuance dans le débat, c’est malheureusement ce qui manque le plus depuis quelques années. À trop vouloir se placer dans le « camp du bien », on néglige les raisons et les faits qui ont conduit à cette guerre (Remarque personnelle : R.P.). L’analyse d’un conflit ne relève pas du domaine de l’émotion, la plupart des médias ont réagi ainsi, entraînant bon nombre de nos politiques et une opinion publique moutonnière dans une vision manichéenne simpliste. P. Lellouche le résume :
Quand l’émotion remplace la réflexion stratégique et l’intérêt national, le pire redevient possible…
Maladie profonde de nos systèmes démocratiques. Trois faits majeurs sont à relever dans cette guerre qui n’est, malgré les promesses de D. Trump, pas
terminée à ce jour.

  • Le risque nucléaire n’est toujours pas écarté et les rodomontades des Européens, notre président en tête qui se propose d’envoyer des troupes pour garantir la paix, ne sont pas pour apaiser l’ours russe. Macron, si prompt à bomber le torse face à Poutine se montre bien docile face à l’Algérie ! (R.P.). Pour ce danger nucléaire, P. Lellouche cite Bernard Brodie, un théoricien des plus écoutés aux USA qui dès 1965 prédisait Si une guerre nucléaire devait survenir, elle serait le résultat d’une escalade incontrôlée à partir d’un différend localisé non maîtrisé. Nous sommes au coeur du sujet.
  • L’aveuglement, pour ne pas dire la cécité de nos dirigeants européens et américains depuis deux décennies, qui ont poussé la Russie dans les bras de la Chine et plus grave encore, dans ceux de l’Iran et de la Corée du Nord. Nous sommes dorénavant, suivant la formule de P. Lellouche, face aux quatre cavaliers de l’apocalypse ! Le choc des civilisations prédit par Huttington est en train de se réaliser sous nos yeux : Une nouvelle fracture du monde en deux camps distincts est en train de se creuser sous nos yeux : l’Amérique et un petit nombre de démocraties d’un côté ; de l’autre, derrière la Chine et la Russie, la vaste armée du Sud global, déterminée à mettre fin au monde d’hier dominé par l’occident. Nous
    reviendrons sur l’aveuglement de nos dirigeants avec quelques exemples éloquents.
  • Cette guerre est, en partie, en passe de ruiner l’économie européenne par l’augmentation considérable des coûts de l’énergie et la prise en compte ô combien tardive de la nécessité du réarmement européen. Les principales puissances européennes, Royaume-Uni, France, Allemagne ne peuvent aligner chacune que deux cents chars de combat et tout au plus quelques dizaines de canons. Merci à notre président visionnaire pour le limogeage du général de Villiers en 2017 et il y a quelques jours pour l’octroi à l’Ukraine de 2 milliards supplémentaires sans consultation de notre parlement, alors que la dette de la France, 3 300 milliards, n’a jamais été aussi élevée. (R.P.)

Pierre Lellouche a été cofondateur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac et député gaulliste, secrétaire d’État aux Affaires européennes (2009-2010) et au Commerce extérieur (2010-2012). Spécialiste des questions internationales, il a présidé l’Assemblée parlementaire de l’Otan (2004-2006). Mieux que certains généraux de plateau, et la plupart des éditorialistes qui n’ont jamais mis un pied en Ukraine, lui sait de quoi il parle ! Comme toujours, il faut relire l’histoire pour comprendre le présent, c’est ce qu’il nous propose :
c’est au XIIIe siècle avec la domination mongole, que commença la querelle d’héritage entre Russes et Ukrainiens quant à la naissance de leurs états respectifs. Sous les tsars et jusqu’aux historiens de l’ex-URSS, tous revendiquent la Rus’de Kiev comme le berceau national de l’Empire soviétique. Ainsi, l’État moscovite, jusqu’à Poutine, se veut le successeur indiscutable de l’ancienne Rus’de Kiev.
En 1954, la réunification de l’Ukraine et la Russie était célébrée en grande pompe par Khrouchtchev à Moscou, lui-même originaire du Donbass, qui profita de cette occasion pour faire cadeau de la Crimée autonome à l’Ukraine ! La Crimée a été à nouveau annexée par la Russie en 2014. Quant à l’Ukraine elle est devenue indépendante en 1991, à la chute du mur de Berlin et l’abolition du bloc
soviétique.

En dehors de l’histoire, la géographie joue un rôle essentiel : d’une part l’Ukraine, contrairement à la France, n’est pas bordée de frontières naturelles, montagne, mers ou océans, et d’autre part elle est scindée en son axe central par une partie à l’ouest, occidentale bien que très hétéroclite car peuplée de populations originaires de Pologne, d’Allemagne, de Lituanie et autres, d’Europe centrale, et du côté est, par des populations essentiellement orthodoxes et russophones.

 

J’avoue, pour ma part, ne pas avoir un amour inconditionnel pour l’Ukraine. Il faut se souvenir que les nationalistes ukrainiens, derrière Bandera, rallièrent l’Allemagne nazie contre l’URSS et des centaines de milliers de juifs périrent pendant la Shoah par balles. Plusieurs rues de Kiev portent, encore aujourd’hui le nom de Bandera malgré la présence d’un juif à la tête de l’état (R.P.) !
Ironie de l’histoire, Bandera fut emprisonné par Hitler et l’invasion allemande renforcera Staline, tout en donnant à l’Ukraine soviétique, ses frontières actuelles (R.P.).
Ce pays est un des plus corrompus d’Europe encore à ce jour. Depuis la fin des années 90, la classe politique ukrainienne fut vite dominée par un petit groupe d’oligarques qui se partagèrent, à l’instar de la Russie, l’économie, l’industrie, et les revenus du gaz russe transitant de Russie vers l’Europe. En 2000 un siège de député se monnayait un million de dollars ! Les frasques ukrainiennes du fils Biden en sont une éloquente démonstration ! (R.P.)
Quelques esprits éclairés ont bien tenté d’alerter sur les fameuses lignes rouges posées par la Russie. Dès 1994, Henry Kissinger comparait la désintégration de l’URSS avec la fin de l’Empire austro-hongrois qui avait conduit à la guerre générale. P. Lellouche cite également Zbigniew Brzezinski, américain d’origine polonaise, qu’il a plusieurs fois rencontré, qui a joué un rôle considérable dans les relations États-Unis / URSS avant l’effondrement de l’Empire soviétique. Brzezinski soutenait que la Russie n’aurait d’autre choix que de rallier l’Europe sauf à devenir le vassal de la Chine. Toujours selon Brzézinski : l’expansion de l’Otan avait fini par apparaître, dès le milieu des années 1990, comme la forme ultime d’une logique d’exclusion dirigée contre la Russie et visant à la laisser vulnérable face à ses ennemis.
Je me souviens pour ma part du souhait du général de Gaulle, d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Depuis trois siècles, pour la Russie, la perte de contrôle de l’Ukraine était proprement intolérable, une conviction partagée en leur temps aussi bien par les Russes blancs que par les soviets, par Staline, par Soljenitsyne, par Trotski, Gorbatchev, Eltsine ainsi que tous les grands écrivains russes
ou ukrainiens, Gogol, Isaac Babel et même l’opposant Navalny avant son incarcération. François Mitterrand lors d’une conférence commune avec Gorbatchev, en 1989 à Kiev avait qualifié la capitale
ukrainienne de coeur historique de la Russie. La ligne rouge était donc tracée depuis très longtemps, à savoir l’élargissement de l’Otan, en particulier à l’Ukraine, et plutôt que de se préparer à cette situation tous les principaux dirigeants de la planète se sont bandés les yeux, sauf peut-être Bill Clinton qui n’y était pas favorable. Ainsi en 94 il déclarait : L’alliance doit se garder de tracer une
nouvelle ligne de partage entre l’Est et l’Ouest, qui pourrait créer la prophétie autoréalisatrice d’une
future confrontation, mais cette vision, d’un « Partenariat pour la paix » fut immédiatement dénoncée aux États-Unis, y compris par H. Kissinger. Ce fut alors le début d’un immense malentendu. Là où les Russes imaginaient un projet de condominium démocratique dont ils auraient partagé la direction avec les Américains, ces derniers en vinrent à ne plus avoir d’autre objectif que de consolider leur victoire sur l’URSS ». De Bush fils à Biden en passant par Obama et Trump, les États-Unis ont fabriqué, à coups de sanctions commerciales à répétition, de ruptures politiques et d’erreurs catastrophiques (la guerre en Irak), ce que P. Lellouche nomme le syndicat des dictatures anti-occidentales que redoutait Brzezinski. Celui-là même qui avait compris le drame qui était en train de se jouer et qui déclarait le 7 mars 2014 : L’Ukraine a besoin d’aide, le pays a besoin de  stabilisation. Ensemble, les Russes et nous pouvons coopérer dans ce sens. Nous pouvons en même temps persuader la Russie que notre objectif n’est pas d’entraîner l’Ukraine dans l’Otan… Les Ukrainiens ne souhaitent pas être dans l’Otan. Ce qu’ils veulent, c’est être indépendants. Tous les dirigeants américains qui ont succédé à Clinton ont été tous aussi aveugles voire stupides :
Barack Obama qui qualifiera la Russie de « puissance régionale », le même Obama qui refusait de livrer des armes à l’Ukraine au prétexte que la Russie en livrerait en retour aux séparatistes du Donbass. Autre exemple : le sénateur John McCain qui traitait la Russie de grosse station d’essence avec des armes atomiques. La palme du visionnaire éclairé revient sans conteste à Joe Biden, alors sénateur en pleine possession à l’époque de tous ses neurones (R.P.), de retour de Moscou en 1997 en conférence de presse : Les Russes ne veulent pas entendre parler de cette expansion de l’Otan et ils menacent : « si vous faites cela, on va devoir se tourner vers la Chine », alors, je n’ai pu m’empêcher de leur dire : « vous savez quoi ? Bonne chance ! Et si ça ne marche pas, essayez l’Iran !». Le même Biden, déjà atteint psychologiquement au début du conflit, parlait de petite incursion mais devant les protestations de son homologue ukrainien, il rectifiait quelques jours plus tard Invasion avec des chars. Sans parler de notre président avec sa proverbiale force de conviction, persuadé qu’il allait convaincre Poutine de renoncer. Nous avons tous en mémoire la table de dix mètres de long au bout de laquelle Poutine l’avait relégué (R.P.).
Ironie de l’histoire, c’est avec D. Trump pendant son premier mandat que les États-Unis ont commencé à aider militairement l’Ukraine ! Le tournant majeur date de 2004. Arrivé au pouvoir comme premier ministre en 1999, Poutine est réélu président en 2004. Parallèlement avec Georges W. Bush l’Alliance s’élargit à 7 nouveaux membres : les 3 États baltes, la Bulgarie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie (en plus de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque entrée en 1999). Même notre grand stratège François Hollande (R.P.) s’en était ému auprès d’Angela Merkel ! La ligne rouge était déjà largement franchie. Pourtant en 2008 G.W. Bush tentait d’élargir l’Alliance à l’Ukraine et à la Géorgie, heureusement N. Sarkozy et A. Merkel s’y opposèrent mais la Russie, déjà encerclée de bases de l’Otan, était confortée dans l’idée que cet élargissement était acté et qu’il finirait par lui être imposé. La guerre devenait ainsi inévitable. P. Lellouche rapporte un dialogue qu’il avait eu avec V. Poutine en 2013 lors du Forum International Valdaï : Il est hors de question que l’Ukraine rejoigne l’Occident, me dit-il, le regard glacial. Je préférerais la détruire avant.