Adélaïde de Clermont-Tonnerre Ed. Grasset
Prix Renaudot 2025
Les mousquetaires, sans peur mais pas sans reproche…
Alexandre Dumas avait créé Milady de Winter, l’ennemie Des trois mousquetaires, un personnage sulfureux totalement fictif devenue un mythe. Adélaïde de Clermont Tonnerre ressuscite la femme en majesté, Dumas n’est pourtant pas trahi !
Un vieux prêtre recueille un soir dans son presbytère une fillette de six ans en guenilles, affamée et apeurée, venue frapper à sa porte. Elle a les pieds en sang dans ses souliers à boucles d’argent, mais refuse de répondre aux questions. Le vieux prêtre ne saura que son prénom : Anne. Quelques années plus tard grâce à son intelligence et son insolente beauté, elle deviendra Lady Clarick, richissime et courtisée avec l’oreille de Richelieu. Pourquoi s’est-elle retrouvée, enfant, à la porte de ce presbytère ? C’est la vengeance qui sera son moteur mais quatre hommes ne lui pardonnent pas ses intrigues, ses manigances et ses trahisons, dont d’Artagnan qui fût son amant d’un soir. Ces quatre cavaliers de l’apocalypse pour Milady ont juré sa mort.
C’est d’Artagnan, blessé au siège de Maastricht, agonisant qui tisse le fil de ce récit très habilement construit pour son aide de camp qui l’admire plus que tout. Pour les Mousquetaires, dont la devise était Un pour tous, tous pour un, elle fût presque l’une pour tous… En effet après d’Artagnan, ce fût Athos qui, si je puis dire, tira son épée du jeu pour la planter dans le cœur de Milady. Amoureux fou d’elle, il ne lui pardonnera jamais sa trahison. Seuls Aramis et Porthos ne seront pas dans le jeu amoureux. L’entreprenant Duc de Buckingham, dont elle repoussera les assauts, l’obligera à trahir son pays.
Ce roman est enlevé avec panache, les chapitres se suivent au galop, les capes et les épées ne feraient pas rougir Dumas, les deux mousquetaires Athos et d’Artagnan sont servi par une plume et un souffle romanesque remarquable. On ne peut que trinquer avec un doigt de Porthos, juste un doigt !
Les Belles Promesses de Pierre Lemaitre
Ed. Calmann-Levy
Promesses tenues...
Commencer un bouquin de Pierre Lemaitre, c’est comme s’installer dans un confortable canapé, devant un beau feu de cheminée, un verre de Meursault Beaune-Grèves premier cru à la main, (cher lecteur je suis sûr que tu as l’image), c’est l’assurance de passer une bonne soirée. Après l'immense succès du Grand Monde, dont je t’ai déjà parlé dans ces colonnes, du Silence et la Colère, et d'Un avenir radieux, P. Lemaitre clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les épisodes précédents, pour reprendre le fil de l’histoire, bien que tu te priverais, cher lecteur, d’un plaisir certain. On retrouve la famille Pelletier mais surtout Bouboule et sa harpie de femme, Geneviève. Comme son prénom le laisse supposer, Bouboule, n’est pas la frite la plus croustillante du cornet, c’est un gros balourd qui est le raté de la famille mais surtout il a commis des crimes odieux, jusque-là impunis. Un incendie survient, Bouboule est là par hasard, sans réfléchir, il entre dans l’immeuble en feu et au péril de sa vie sauve un bébé et devient le héros de la presse. Il gagne mieux sa vie grâce à un magasin de déstockage de lingerie et il investit dans les travaux titanesques du périphérique parisien. Le frère de Bouboule commence à le soupçonner des meurtres mystérieux de ces femmes, sans mobile apparent, où il n’est jamais bien loin.
Une autre histoire s’écrit en parallèle dans les campagnes, apparemment sans aucun rapport, un sanglier défit un jeune agriculteur au milieu d’un monde rural menacé par les grandes coopératives. Par bonheur, le chat Joseph de la famille Pelletier, veille encore, il pourrait bien être la patte du destin jusqu’à l’effondrement ou l’apothéose.
Pierre Lemaitre, avec son magnifique prix Goncourt 2013 Au revoir là-haut, est aussi un remarquable auteur de polars récompensés par de nombreux prix littéraires, ce talent fait de lui un maître des retournements de situation.
C’est un roman passionnant jusqu’à la dernière ligne où les deux histoires, celle de la famille Pelletier et celle du monde agricole se rejoignent.
Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences R. L. Stevenson
Le Cœur Lourd de Alain Finkielkraut
Ed. Gallimard
Face à la situation en France, j’ai aussi le cœur lourd…
C’est un livre d’entretiens avec Vincent Trémolet de Villers que nous propose Alain Finkielkraut et certainement un des plus personnels. Vincent Trémolet de Villers et l’auteur se connaissent, ils sont tous deux éditorialistes au Figaro et l’on perçoit en filigrane, dès le début, qu’ils s’apprécient mutuellement. Les questions sont plus que pertinentes et intelligentes, elles poussent A. Finkielkraut à une véritable introspection entre convictions politiques, philosophiques et le poids de l’héritage.
Contrairement aux insultes de fascistes et autres anathèmes dont on l’affuble, il reste de gauche, mais une gauche disparue, celle de Jacques Juliard, de François Furet, de Pierre Nora, d’Elisabeth Badinter nous confie V. Trémolet dans sa préface et d’ajouter, ce qui est malheureusement d’actualité après la pitoyable campagne des élections municipales …Comme pense-t-il, Dieu a déserté le ciel, la gauche, par un mélange d’inculture et de fanatisme, s’est retirée de la vie de l’esprit.
A. Finfielkraut est un enfant de l’après-guerre, issu d’une famille survivante de la Shoah, qui croyait en l’école et pour qui l’assimilation n’était pas un reniement de ses origines mais au contraire L’émotion de retrouver dans la France moderne la moisson de ses semailles anciennes (selon les mots de Emmanuel Levinas).
Passionné de littérature, comme moyen d`accès privilégié à tout le reste, à l`art, aux paysages, à la France, aux animaux (étonnamment A. Finkielkraut adore les vaches et nous explique pourquoi). Alors que le peuple français renonce au plus fondamental de tous ses droits, dont celui à la continuité historique, alors que Simone Weil déclarait L’enracinement est le premier besoin de l’âme. Le terme d’enracinement n’effraie point A. Finkielkraut, c’est la part de moi qui n’est pas moi, la langue, le pays où il est né, la culture qu’il a adoptée. L’auteur nous entraîne ensuite, dans sa réflexion sur la judéité malgré son athéisme et sur ses liens avec l’état d’Israël, pour lui un tourment quotidien.
Sur sa place de juif en France, après la lancinante blessure de la collaboration et du régime de Vichy, il a cette sentence lucide : Nous ne serons jamais plus comme les autres, nous avons été la balayure du monde ….. dans la liberté retrouvée, comme nous avons été séparés de vous sous l’Occupation. Nous sommes désormais des SÉPARÉS. Triste mais lumineux constat !
Sur les questions de V. Trémolet sur la guerre à Gaza contre le Hamas, les réponses d’A. Finkielkraut sont complexes, argumentées et impossibles à résumer en quelques mots, je te laisse donc, cher lecteur, les découvrir dans ce recueil, elles te feront réagir à coup sûr. Par exemple, lorsqu’il qu’il sait gré à Macron de la reconnaissance d’un état palestinien, on peut être pour ou contre celle-ci, mais dans tous les cas ce n’était pas le moment opportun, alors que le conflit faisait rage et surtout que la majorité des otages était encore dans les mains du Hamas, ce dont Macron lui-même faisait un préalable quelques jours avant. Un président erratique tout au long de son mandat !!
C’est un ouvrage remarquable, érudit mais d’une très grande sensibilité, émaillé de citations magnifiques.
Avec cette guerre et l’antisémitisme renaissant A. Finkielkraut conclut : Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine sans avoir la consolation de l’innocence. C’est cela le cœur lourd.