J’ai lu dans ma jeunesse deux dystopies majeures du xxe siècle, 1984 et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley mais sans réaliser, à l’âge de l’insouciance, ce qu’elles portaient de tristement prémonitoire. Une formidable professeure d’anglais – dont je me souviens comme si c’était hier, tant elle savait captiver ses classes – nous avait proposé de lire, en anglais, Brave new world. Nous étions en 1965 en terminale et avions disserté, en anglais, pendant quelques semaines sur ce roman. Nous étions jeunes, naïfs, l’important était de réussir son Bac, et ce fut pour nous un banal roman de science-fiction. L’époque des trente glorieuses de l’après-guerre était heureuse et insouciante, tous les grands intellectuels nous répétaient à l’envi que l’URSS et le communisme étaient le meilleur des mondes, ils reposent aujourd’hui dans leurs tombes avec un doigt dans l’oeil ! Orwel et Huxley sont considéré aujourd’hui comme visionnaires, j’ai ainsi décidé de les relire, la maturité aidant, à la lumière de ce que nous vivons de nos jours pour te livrer, cher lecteur, quelques preuves des prophéties de ces deux auteurs.
Le meilleur des mondes fut écrit en 1932, Huxley nous dépeint une société dans laquelle les individus sont classés en castes supérieures, les futures élites (les Alphas et les Bêtas) et inférieures (les Deltas et les Gamma) le bon peuple, la main-d’oeuvre laborieuse. L’action se passe en l’an 632 de l’ère nouvelle, à Londres. Le clonage et la génétique sont utilisés pour contrôler la population. Il n’y a plus de reproduction naturelle, les enfants sont engendrés dans des éprouvettes, et les embryons ainsi conçus reçoivent divers traitements qui déterminent leurs goûts futurs, notamment pour les Deltas et les Gamma, à haïr le beau et les livres. Ces traitements déterminent également leurs comportements et leurs aptitudes en fonction de la place qu’ils seront amenés à prendre dans la société. Le contrôleur mondial de l’Europe, Mustapha (tiens tiens) Meunier prône la stabilité et la disparition de la famille. Une drogue, le Soma, est distribuée légalement à toute la population afin de contribuer à la soumission aux règles. Une réserve sauvage existe néanmoins dans ce monde et deux des protagonistes de ce roman y feront un voyage ou ils découvriront que des « civilisés » exilés y survivent.
A. Huxley ne pouvait imaginer que quelques années après Amandine naîtrait en 1982 d’une FIV dans une éprouvette grâce aux travaux de Jacques Testart. Ce qui, bien entendu, n’avait rien à voir avec la société voulue dans le meilleur des mondes. Le clonage et la génétique pour contrôler les populations prédits par A. Huxley n’ont-ils pas suscité des tentatives quelques années après ? Le scientifique Alexis Carrel, prix Nobel en 1912, raciste et grand tenant de l’eugénisme préconisait dès 1935 le gazage des délinquants et des malades mentaux. Il avait fondé la Fondation Française pour l’étude des problèmes humains, organisme « de recherche » sur la pureté raciale, soutenu par le régime de Vichy. Son décès en 1944 lui a évité quelques déboires à la libération. De nombreux bâtiments officiels portaient son nom et fort heureusement furent débaptisés par la suite.
Charles Richet, autre raciste-scientifique nobélisé en 1913, quant à lui se déclarait favorable à l’élimination des enfants « tarés », aux stérilisations forcées et aux interdictions de mariage. Plus près de nous, le biologiste Jean Rostand a défendu toute sa vie l’eugénisme avec les écrits d’Alexis Carrel. Il faut noter que le FN de Jean-Marie Le Pen dans les années 1990 se revendiquait des thèses d’A. Carrel pour défendre ses positions anti-immigration. Aux États-Unis aujourd’hui il est possible de choisir non seulement le sexe de son enfant mais le mouvement pro-nataliste, Elon Musk en tête, fait appel à la science pour sélectionner le meilleur embryon avec la couleur des yeux et des cheveux, avec l’assurance que celui-ci n’ait aucune maladie détectable par l’ADN et cela va jusqu’aux traits de personnalité ! On est bien dans le meilleur des mondes ! Quant au parallèle avec la drogue Soma, on ne peut que constater l’usage incroyable de drogues diverses aujourd’hui (presque un enfant sur deux est sous psychotrope au collège et au lycée).
Le chiffre d’affaires du narcotrafic est évalué à sept milliards d’euros, un adulte sur dix consomme ou a consommé de la cocaïne ! Bien entendu aucun gouvernement n’impose ni n’autorise en France cette pratique, mais pendant des années on a laissé prospérer ce narcotrafic pour avoir la paix dans les banlieues. Dormez braves gens ! Aujourd’hui encore ce fléau touche toutes les couches sociales, tous les métiers et ceux qui consomment ces drogues ne le font pas uniquement pour des raisons récréatives mais pour supporter le poids et la dureté de leurs conditions de travail. Georges Orwel est un des grands penseurs et humanistes du xxe siècle. Il combat Franco pendant la guerre d’Espagne où il sera gravement blessé.
Il explore un autre aspect visionnaire dans 1984 : la naissance de Big Brother. Publié en 1949, alors que les régimes totalitaires (Staline, Franco, Salazar) étaient en plein essor. Ce livre a eu un retentissement mondial
par la force du message délivré après le nazisme et la Shoah. Aujourd’hui G. Orwel est constamment cité, c’est ce qui a motivé cette chronique. 1984 raconte l’histoire de Winston Smith dans une ville d’Océania, un pays dirigé par un régime totalitaire. Partout sont affichés des portraits géants du « grand leader » (terme que j’emprunte à Mao) avec en dessous inscrit en lettres énormes TONTON TE SURVEILLE (sic). Le Parti, à travers des boîtiers caméra, contrôle et surveille les domiciles, les bureaux, les usines et sur la voie publique tout ce que la population dit, fait ou même pense. La police des pensées, ainsi nommée dans le roman, est partout présente, au moindre signe d’écart du discours officiel, le contrevenant disparaît, est torturé jusqu’à ce qu’il subisse un lavage de cerveau ou qu’il meure. Winston Smith travaille au ministère de la Vérité, ce régime réécrit aussi la langue (tiens tiens !). Ainsi la Vérité devient-elle Minivrai, des mots disparaissent tel que Libre ; seules subsistent les expressions libre accès ou espace libre.
Au fronton de ce ministère sont gravées les trois devises du parti : La guerre c’est la paix – La liberté c’est l’esclavage – L’ignorance c’est la force (tout est dit !).
Au ministère de la Vérité, Winston est chargé de réécrire tous les livres d’histoire et articles du passé à l’aune de l’idéologie présente du parti. Qui contrôle le passé, disait le slogan du parti, contrôle le futur. Winston doute de plus en plus de ce que propose le Parti. Ses idées révolutionnaires l’amènent à entretenir une relation clandestine avec Julia, une collègue de travail, mais le Parti interdit toute relation affectivo-sexuelle, le simple fait qu’ils soient vus ensemble pourrait entraîner leur mort. C’est dans ces circonstances qu’apparaît O’Brien, un autre collègue qui leur avoue faire partie de la Fraternité, un groupe d’opposition au régime. Leurs espoirs sont vite déçus lorsqu’ils découvrent qu’O’Brien est un agent infiltré qui les a trompés. Leur arrestation est rapide et la torture s’avère efficace. Julia et Winston se trahissent l’un l’autre et bien qu’ils essaient de résister, les deux sortent du centre de torture en aimant et en respectant Big Brother.
Extraordinairement visionnaire, 1984, écrit je le rappelle en 1949, décrit tout simplement ce que vivent aujourd’hui les chinois individuellement et leurs entreprises avec le crédit-social qui évalue
en temps réel, les agissements publics et privés. Ce système de notation peut à terme priver un citoyen chinois de voyage en train, en avion ou de vacances. À la sortie de certaines gares en Chine
vous trouvez sur des écrans géants, non pas des messages publicitaires ou des photos des principaux sites touristiques, mais une liste actualisée des bons et mauvais chauffeurs de taxi avec leurs noms et leurs plaques minéralogiques. Bienvenue en 2026 ! Il n’est pas nécessaire d’aller si loin pour trouver Big Brother. En 2027 l’Europe prévoit l’euro numérique, donc la disparition à terme de la monnaie, pièces et billets, avec l’intention louable de lutter contre les trafics en tous genres et notamment les drogues. Mais ce qui est sous-jacent, c’est que les états pourront tracer toutes vos dépenses, les livres que vous achetez, les cotisations aux ONG, aux partis politiques, les pays que vous visitez etc. Bref votre vie sera un livre ouvert quel que soit le régime politique= du moment. Qui peut nous garantir que nous n’aurons pas, dans l’avenir, en Europe un Chavez, un Khomeini, un Kim-Jong-Un etc. En espérant que Soumission de Michel Houellebecq ne sera pas prémonitoire. Une nouvelle loi adoptée en mars 2024 en France, dont on a très peu parlé, propose de renforcer la réponse pénale contre les infractions à caractère raciste, antisémite ou discriminatoire.
Qui peut être contre une telle loi ? Personne bien sûr, d’ailleurs la loi dite Gayssot (1990) existe déjà depuis longtemps sur le même sujet, sauf que dans cette nouvelle mouture on a ajouté (section 3 ter de l’article 2) : provocations, diffamations et injures NON PUBLIQUES ! Ce qui revient à dire que si vous êtes entre amis au cours d’un dîner par exemple et que vous critiquez l’immigration sauvage et que vous êtes dénoncé, vous tombez sous le coup de cette loi. Une Irlandaise a été emprisonnée l’année dernière pour des propos privés au nom d’une loi similaire. Pour rester en France, certains ont peut-être oublié que sous de Gaulle il y avait un ministère de l’Information qui était particulièrement intrusif (une des raisons qui ont conduit à mai 68). Aujourd’hui encore les PDG et directeurs de l’information des médias publics sont choisis par le pouvoir en place. On peut s’inquiéter, par exemple, de la proposition de notre président, jamais à court d’idée pour occuper le devant de la scène, de labelliser les organes de presse. Au nom de quels critères ? Quel organisme peut être totalement objectif et impartial dans ce choix ? Suivant les gouvernements, ce choix peut être à géométrie variable. Traiter ou ne pas traiter de tel ou tel sujet dans les médias, c’est déjà un choix politique. Très récemment une chaîne privée, C8, a été fermée de façon très arbitraire, mettant ainsi à pied des centaines d’employés. La gauche morale, seule détentrice de la vérité ne cesse d’appeler à la fermeture de CNews, comme si chaque citoyen n’était pas libre de choisir son média, presse papier ou chaîne de télé. Personne à ma connaissance n’a encore appelé à la fermeture du journal l’Humanité, dont l’objectivité peut être aussi contestée.
Concernant l’intrusion de l’État français jusque dans la chambre à coucher des citoyens, celui-ci
ne vient-il pas de légiférer sur le devoir conjugal, comme si ce sujet était une urgence vitale, alors que nous avons déjà tout un arsenal de lois contre les violences conjugales. Faut-il rappeler que la Chine, jusqu’à une époque récente imposait à ses citoyens l’enfant unique. Le contrôle de Big Brother jusque dans notre intimité n’est donc plus tout à fait un fantasme !
Les récentes discussions sur l’euthanasie (pudiquement renommée : aide à mourir) sont également une intrusion dans la vie privée la plus intime, alors que la loi Leonetti faisait autorité. Pour masquer le manque d’unité de soins palliatifs, seule alternative digne pour la fin de vie, on nous propose cette loi, soi-disant parfaitement encadrée ! Mais si on se remémore certains propos de Jacques Attali (repris par d’autres ministres) la logique du système marchand condamne les vieillards soit à rester solvables, soit à subir l’euthanasie… Les deux tiers des dépenses de santé étant concentrées dans les derniers mois de la vie, la nature même de la société capitaliste la pousse à ne plus rechercher l’espérance de vie, mais la seule durée de vie sans maladie… (Le Monde 25/03/1982). Qui peut nous assurer de façon absolue que nous n’en arriverons pas là dans un avenir proche ?
Enfin pour terminer ce parallèle entre 1984 et 2026, Orwell nous décrit la Nouvelangue imposée en
Océania. Ça ne vous évoque pas une certaine écriture inclusive chère aux Woke (Éveillés) qui fleurit un peu partout dans les expositions, les musées, les documents administratifs et jusque sur certains monuments officiels, récemment validée par le Conseil d’État. Sans oublier la novlangue de nos petits hommes gris de l’éducation nationale dont voici deux bijoux exemplaires : les inappétents scolaires et leurs référentiels bondissants aléatoires…
Nos chères têtes blondes ont déjà du mal à rédiger une page sans faire des dizaines de fautes d’orthographe, ainsi notre position dans le classement Pisa ne risque pas de s’améliorer !
Je vous recommande la lecture ou la relecture de ces deux ouvrages à l’aune de ce que nous vivons dans ce monde que certains qualifient d’asile à ciel ouvert. Je vous laisse méditer sur une phrase
de F.O. Giesberg dont je vous ai récemment parlé : l’avenir, c’est en général du passé qui se répète. C’est pourquoi il est si souvent ennuyeux.
La réalité dans un avenir proche pourrait dépasser la fiction…