Le 8 janvier nous avons reçu notre amie Carole Leconte à l’occasion d’une soirée exceptionnelle sur l’utilisation de l’IA au quotidien, ainsi que dans le cadre de la pratique au cabinet dentaire. Ce fut également l’occasion de remettre aux heureux récipiendaires le prix de thèse AO France / Jacques Breillat en partenariat avec Dentsply Sirona. Félicitations à Ora Bismuth, Nina Bontant-Antona, Clémence Ruedolf, Gabriel Soffer et Calvin William.
L’intelligence artificielle s’impose aujourd’hui comme une révolution silencieuse mais irréversible, déjà profondément intégrée à notre quotidien professionnel, souvent sans même que nous en ayons conscience. À l’occasion de cette conférence d’AO Paris, Carole Leconte a proposé une intervention dense, stimulante et résolument pragmatique, invitant les praticiens à dépasser les fantasmes et les peurs pour adopter une posture lucide, critique et responsable face à l’IA.
Dès l’introduction, un constat s’impose : l’IA n’est plus un objet de prospective, mais un outil opérationnel, omniprésent, capable de traiter en quelques secondes des volumes d’informations qu’un humain mettrait une vie entière à parcourir. Recherche de photos sur un smartphone, aide à la rédaction, génération d’images, analyse de données complexes : l’IA agit déjà, en arrière-plan, comme un accélérateur invisible de nos pratiques. Pourtant, cette puissance impressionnante ne doit pas masquer une réalité fondamentale rappelée avec insistance par la conférencière : l’IA ne comprend pas ce qu’elle fait.
Contrairement à l’humain, l’intelligence artificielle ne possède ni conscience, ni intuition, ni doute. Elle fonctionne sur des modèles probabilistes, produisant des réponses statistiquement plausibles, mais pas nécessairement vraies. C’est précisément ce mécanisme qui explique le phénomène désormais bien connu des « hallucinations » : lorsque l’IA ne sait pas, elle invente, avec le même aplomb que lorsqu’elle a raison. Un danger majeur, notamment pour les professions médicales et dans le domaine dentaire, où l’erreur ne se mesure pas en lignes de texte mais en conséquences cliniques réelles avec une notion de responsabilité avérée.
L’évolution fulgurante des modèles d’IA a néanmoins profondément modifié la donne. En quelques années, les systèmes sont passés de simples générateurs de texte à des assistants capables de raisonner, de s’auto-corriger et de rechercher des informations de manière quasi autonome. Les dernières générations affichent désormais des taux d’erreurs extrêmement faibles, à condition que l’utilisateur sache correctement les solliciter.
Cette compréhension repose sur un apprentissage central : celui du « prompting ». Utiliser efficacement l’IA ne consiste pas à poser une question vague en espérant une réponse miracle, mais à structurer une demande précise, contextualisée, orientée vers un objectif clair. Définir le rôle attendu de l’IA, le niveau d’expertise requis, le format de restitution et le public cible est devenu une compétence à part entière. En réalité, bien « prompter » suppose déjà de connaître son sujet.
C’est ici que se dessine le véritable avantage comparatif de l’humain. Face à une machine capable d’absorber des millions de pages en quelques secondes, notre valeur ne réside plus dans l’accumulation brute de connaissances, mais dans notre capacité de discernement. Douter, trier, hiérarchiser, contextualiser, décider : autant de fonctions que l’IA simule sans jamais les vivre.
Simuler n’est pas vivre la chose, rappelle la conférencière. Ce facteur humain, ce «cerveau déviant», reste indispensable, en particulier face aux situations rares, atypiques ou complexes, où l’expérience clinique ne peut être remplacée par un calcul statistique.
Dans des métiers exigeants et stressants comme la dentisterie, l’IA peut toutefois devenir un allié précieux. Non pas pour agir à la place du praticien, mais pour alléger la charge mentale, administrative et créative. Rédaction de documents, structuration d’idées, reformulation de contenus pour différents publics, génération de supports visuels : l’IA excelle dans ces tâches de support, permettant au professionnel de se recentrer sur l’essentiel. Comme l’a souligné C. Leconte, le danger n’est pas l’outil lui-même, mais l’utilisateur qui deviendrait passif, déléguant sans superviser.
Elle a également illustré son propos par des logiciels d’IA déjà opérationnels en odontologie, tels qu’Allisone, Askara ou Plaud, qui traduisent concrètement l’apport de l’intelligence artificielle dans la pratique dentaire. Ces outils permettent notamment une analyse assistée des imageries dentaires, l’identification de structures anatomiques ou d’implants, et la génération automatisée de comptes rendus cliniques ou opératoires à partir de données saisies ou de dictées vocales. Utilisés au cabinet, ils contribuent à une standardisation des informations, à un gain de temps significatif et à une réduction de la charge cognitive du praticien. L’IA devient ainsi un support d’aide à l’organisation et à la traçabilité clinique, libérant du temps pour l’écoute, l’explication au patient et la prise de décision thérapeutique.
La conférence a également mis en lumière un risque insidieux : celui de l’ultracrépidarianisme, cette tendance à parler avec assurance de sujets que l’on ne maîtrise pas. L’IA, par son ton convaincant et fluide, peut renforcer cette illusion de compétence, en particulier chez les non-experts. D’où l’impératif absolu de la vérification systématique.
Utiliser l’IA n’est jamais un acte neutre : la responsabilité finale reste humaine, entière et non transférable.
En conclusion, le message de Carole Leconte est sans ambiguïté : refuser l’IA serait une erreur stratégique, tout comme l’adopter aveuglément serait une faute professionnelle. L’intelligence artificielle n’est ni une menace ni une solution magique, mais un outil puissant, à condition d’être maîtrisé. Apprendre à la guider, la contrôler et la questionner devient une compétence incontournable. L’enjeu n’est pas de devenir dépendant de la machine, mais d’en faire un levier d’intelligence augmentée, au service d’une pratique plus efficace.