Réparer le corps, user le sien
On parle souvent de la précision de notre métier, de ce millimètre qui change tout. Nous travaillons dans le détail, dans la nuance, dans l’infiniment petit. Et pourtant, il suffit de regarder un chirurgien- dentiste en fin de journée pour comprendre que cette précision a un prix. Souvent lombaire. Le cou penché juste ce qu’il faut, les épaules légèrement relâchées, le poignet en tension maîtrisée, le dos dans une position qui, sur le papier, semblait tenable… Au bout de quelques années, chacun développe ainsi une relation très personnelle avec ses trapèzes. Certains les ignorent. D’autres les connaissent presque par leurs prénoms. Nous réparons des bouches, pendant que notre corps, lui, encaisse les mauvaises postures avec une discrétion remarquable. À en croire les plus expérimentés, le corps proteste peu au début. Disons, les dix premières années ! Un léger tiraillement entre deux consultations. Une nuque un peu raide le soir. Un poignet moins enthousiaste le lundi matin. Puis, il finit par s’exprimer avec davantage de conviction, généralement au moment où l’on tend le bras pour attraper un instrument pourtant situé à trente centimètres. Il y a quelque chose d’assez paradoxal, au fond, dans cette profession où l’on apprend à corriger les déséquilibres des autres sans toujours voir ceux que l’on installe chez soi. Nous savons parfaitement régler une occlusion, mais remettons souvent à plus tard l’idée de régler notre tabouret.
Et puis il y a cette illusion tenace des débuts : celle de croire que le corps suivra toujours. Qu’un peu de fatigue n’est rien ! Qu’on s’habituera ! Qu’une gêne dans l’épaule relève simplement d’une mauvaise nuit ! Avec le temps, on comprend que bien travailler ne consiste pas seulement à soigner juste, cela suppose aussi de durer. Après tout, réparer le corps des autres est une belle vocation. Encore faut-il éviter d’y laisser le sien, morceau par morceau, entre un détartrage et une couronne provisoire. Les lombaires de vos chers auteurs, elles, n’ont pas attendu la conclusion pour adhérer au propos.
