Hommage au Professeur Daniel Rozencweig (1931-2026)

Thierry Roos pour AO News #80 - février 2026


C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès du Professeur Daniel Rozencweig, survenu le mardi 20 janvier, à l’âge de 94 ans. Figure majeure de la dentisterie française et de l’histoire de la Faculté de Chirurgie Dentaire de Nancy, il laisse une empreinte scientifique, pédagogique et humaine considérable.

Marqué par le XXᵉ siècle, ses tragédies mais aussi par l’essor de l’humanité vers le progrès, la science et la conscience, le Professeur Rozencweig incarnait une vision exigeante et profondément humaniste de la médecine dentaire.

Il fut l’un des pères d’Alpha Omega en France. Daniel Rozencweig en fut un ambassadeur exemplaire, tant ces valeurs étaient les siennes. Il portait en lui la volonté de contribuer à un monde meilleur, ce que la tradition juive nomme le Tikoun Olam, la réparation du monde. Il exprimait ces valeurs à travers son désir constant de partager et de transmettre, afin que les générations futures puissent bénéficier de son héritage et de son expérience. Son caractère bien trempé n’était que la façade d’un homme profondément déterminé, doté d’une force naturelle de conviction, capable d’entraîner derrière lui tous ceux qui reconnaissaient en Daniel un maître, un père, un ami — et surtout un exemple à suivre.

 

Né à Nancy en 1931, Daniel Rozencweig grandit dans une famille aimante, profondément marquée par l’histoire du XXᵉ siècle. Ses parents, Moshé et Esther, avaient quitté la Pologne à la fin des années 1920 pour fuir les pogroms et trouver refuge en France, alors perçue par les Juifs d’Europe de l’Est comme une terre de liberté. « Heureux comme Dieu en France », disait-on en yiddish (Men ist azoy wie Gott in Frankreich), ce qui traduisait un idéal et une admiration pour la France du 19ᵉ siècle. Naturalisés en 1929 sous les prénoms de Maurice et Estelle, ils y fondèrent une famille avec leurs trois enfants Daniel, Anne et Georges.

 

Son enfance fut bouleversée par la Seconde Guerre mondiale. En 1942, avertie d’une rafle imminente, la famille se réfugia dans le Tarn-et-Garonne, à Laguépie. Pour sa sécurité, Daniel fut placé dans une ferme isolée où il participa aux travaux agricoles en échange du gîte et du couvert. Il évoquera toujours cette période avec une émotion particulière, gardant le souvenir d’une vie simple et libre, malgré la menace permanente. C’était un homme proche de la terre, qui aimait la nature. Nous gardons un souvenir ému des déjeuners dans sa ferme à Tendon dans les Vosges où il aimait cuisiner les produits de son verger.

 

À la Libération, en 1945, il reprit sa scolarité après plus de trois années d’interruption. Soutenu par un instituteur qui lui transmit une méthode de travail rigoureuse, il parvint à combler un retard scolaire considérable en quelques semaines. Cette expérience fondatrice nourrira toute sa vie sa foi dans la transmission, l’exigence et la capacité de chacun à progresser lorsqu’on lui donne les bons outils. Après un parcours technique et l’obtention d’un baccalauréat professionnel, une rencontre décisive l’orienta vers la chirurgie dentaire. Il intégra l’École dentaire de Nancy, au terme de laquelle il traversa de douloureuses épreuves familiales avec la perte successive de sa sœur Anne et de son frère Georges.

 

Appelé sous les drapeaux au début de la guerre d’Algérie, il effectua vingt-sept mois de service militaire à Verdun. Libéré de ses obligations, il s’installa comme chirurgien-dentiste à Nancy, rue de la Salle. En 1958, il rencontra Denise, qui devint son épouse et la compagne de toute une vie. De leur union naquirent trois enfants : Anne, Georges et Ève.

Dès la fin des années 1960, Daniel Rozencweig fit preuve d’un esprit pionnier en se spécialisant en parodontologie, à une époque où cette discipline n’était pas encore enseignée en France. Il se forma à l’étranger, notamment en Suède auprès du Professeur Lindhe, et assista à de nombreuses conférences en Europe. Parallèlement, à l’Hôpital Central de Nancy, il développa une consultation innovante dédiée au traitement des algies et dysfonctions de l’appareil manducateur, alors connues sous le nom de syndrome de Costen. Ce travail novateur aboutit, en 1971, à la première thèse française de troisième cycle en dentisterie, récompensée par le prestigieux prix international « Winston Churchill », remis par la fille de Sir Winston Churchill.

 

Sa carrière universitaire s’imposa rapidement. Professeur à la Faculté de Chirurgie Dentaire de Nancy à partir de 1975, il fut responsable du département anatomie–physiologie–occlusion et très engagé dans l’enseignement de la prothèse. Aux côtés de Jean Colin, Michel Vivier, Jean-Paul Louis, Luc Babel et de nombreux autres collègues, il contribua à faire du département de prothèses de Nancy une référence nationale et internationale. Membre fondateur du CNO, il joua un rôle déterminant dans le développement de l’occlusodontie clinique. Son influence dépassa largement les frontières françaises. Son engagement en parodontologie clinique, pensée dans une approche résolument transversale avec les disciplines restauratrices, marqua durablement les pratiques et les enseignements, notamment à l’époque pionnière des réhabilitations complexes dites de hero-thérapie.

 

Praticien libéral nancéien de grande renommée, il consacra son exercice à l’occlusodontie et à la parodontologie. Auteur de six ouvrages et de plusieurs centaines d’articles scientifiques, il fut aussi un pédagogue passionné, obsédé par la clarté, la méthode et l’efficacité de la transmission. Travailleur infatigable et lecteur insatiable, il s’intéressait à de nombreux domaines : psychologie, communication au cabinet dentaire, éducation thérapeutique, management par la qualité, microbiote, plasticité cérébrale et, plus récemment, philosophie.

 

Homme de convictions, il fut également très engagé dans la vie communautaire juive et dans les combats pour la liberté. Militant dans sa jeunesse, il s’investit dans les années 1970 pour la libération des refuzniks soviétiques, notamment Natan Sharansky. Profondément attaché à Israël, il resta jusqu’à la fin sensible aux enjeux contemporains, marqué par la montée de l’antisémitisme et les tragédies récentes.

 

Conseiller spécial auprès de M. Pierre Fabre, il apporta son aide au laboratoire pendant de nombreuses années, et c’est grâce à son investissement que le Prix des chapitres Alpha Omega France vit le jour il y a 20 ans. Il présida les rencontres des chapitres dans le domaine du Carla, et fut longtemps le Président du jury avant de laisser sa place à Sydney Boublil.

 

Daniel Rozencweig fut enfin un mari aimant, un père attentif et un ami fidèle. Malgré la maladie et le déclin physique des dernières années, il trouva dans les échanges intellectuels et l’amitié une force essentielle pour continuer à vivre pleinement. Il fut accompagné avec un dévouement remarquable par son épouse Denise et par les soignants qui l’entourèrent avec humanité et professionnalisme.

 

La Faculté de Chirurgie Dentaire de Nancy, la communauté scientifique, Alpha Omega Dental Fraternity et tous ceux qui l’ont connu saluent avec reconnaissance l’héritage exceptionnel laissé par le Professeur Daniel Rozencweig. Ses idées, son exigence et son humanité continueront d’inspirer durablement ses élèves, ses confrères et tous ceux qui ont eu le privilège de croiser son chemin.

 

Thierry Roos