Rencontre avec Benjamin Fitouchi

Fondateur, entre autres, de Askara, l’IA qui écoute… et qui rédige - AO News #77 - octobre 2025


AOnews. Peux-tu nous parler de ton parcours ? Comment es-tu passé de la pratique dentaire à l’entrepreneuriat dans la tech ?

 

Benjamin Fitouchi. Je suis chirurgien-dentiste à Lyon, avec une activité exclusivement tournée vers l’implantologie. J’exerce en libéral, et même si je suis à fond dans mon exercice clinique, je me suis toujours intéressé à d’autres choses en parallèle. Je suis passionné par l’entrepreneuriat depuis une petite dizaine d’années maintenant.

Mon parcours en dentaire est assez classique au départ. J’ai bien aimé mes études – enfin, surtout à partir de la quatrième année. Les deux premières années pré-cliniques, franchement… je me suis demandé ce que je faisais là ! Je ne suis pas manuel à la base, donc me retrouver à faire de la cire et des TP, n’était pas franchement une révélation. En revanche, dès que l’’on est entré en clinique, ça a changé : j’ai eu une vraie révélation. J’ai découvert la richesse de notre métier, et en particulier l’implantologie, qui m’a immédiatement captivé.

J’ai alors décidé de passer l’internat, à Lyon, en médecine bucco-dentaire. Puis, j’ai eu la chance d’intégrer un service qui, à l’époque, était un vrai incubateur pour l’implantologie. C’est aussi là que j’ai rencontré Franck Bézu, qui est devenu un ami proche et un associé dans toutes mes aventures entrepreneuriales.

C’est avec lui que tout a commencé. Notre première boîte, Guided Formation, est née de notre passion commune pour l’implantologie et les outils numériques. À l’époque, on s’est formés de manière complètement autodidacte sur la chirurgie guidée, en bidouillant un logiciel qui n’était pas franchement intuitif… Et rapidement, on s’est mis à aider nos potes à le prendre en main. De fil en aiguille, les demandes ont afflué. On s’est donc dit qu’il était temps de structurer ça et c’est comme ça que notre société de formation est née, en 2018.

Depuis, on a formé plusieurs centaines de praticiens sur la chirurgie guidée, et plus récemment, sur l’implantologie pour débutants. Et c’est en faisant ces formations que l’on s’est rendu compte que beaucoup de confrères voulaient pratiquer la chirurgie guidée… mais pas forcément apprendre à fabriquer leurs guides eux-mêmes. Donc on a monté Guided Plus, un laboratoire spécialisé en guides chirurgicaux. On en produit plus de 3500 par an, avec un accompagnement très personnalisé, très proche du praticien. 

Ça reste dans la même philosophie : transmettre, accompagner, rendre accessible.

Et puis est venu Askara, notre dernier projet. Là, on a mis un pied dans le monde de la tech, mais toujours pour répondre à un problème très concret : la perte de temps colossale liée à la paperasse et aux tâches administratives. C’est de là qu’est partie l’idée de créer un assistant vocal intelligent pour les dentistes.

 

AON. Avant de développer, peux-tu nous dire si tu as eu des mentors ? Y a-t-il un conseil en particulier qui t’a influencé ?

 

 J’ai eu la chance de croiser pas mal de personnes bienveillantes et inspirantes sur mon chemin. Pendant l’internat, mais aussi après. Je pense à Sophie Veyre, Arnaud Lafon, Thomas Fortin, Antoine Monin, Carole Leconte, Éric Schneck (mais j’en oublie d’autres) et dans l’industrie, à des personnes comme Alexandre Point, qui m’a beaucoup éclairé sur certains choix.

Mais mes tout premiers mentors, ce sont mes parents, et j’ai pour eux une reconnaissance éternelle. Ils m’ont transmis des valeurs simples mais puissantes : le goût du travail, la curiosité, l’envie d’avancer.

Mon père est lui-même dentiste et il m’a énormément aidé à comprendre le fonctionnement de notre métier, à me lancer, à appréhender l’univers du monde dentaire. Ma mère mariée à un dentiste avec deux enfants dentistes, est tombée dedans quand même ! Son énergie positive et son envie de bien faire m’ont toujours énormément inspiré dans mon parcours.

Et puis bien sûr, si je devais retenir quelqu’un avec qui j’ai vraiment grandi professionnellement, ce serait Franck Bézu. On s’est boostés mutuellement. Il y a eu une vraie émulation entre nous. À chaque fois que l’un avançait dans un domaine, ça motivait l’autre à aller encore plus loin. On se challengeait, dans le bon sens du terme. Il y a une citation que je considère comme le meilleur conseil que j’ai reçu : Le gouffre entre l’ignorance et le savoir est petit comparé à celui entre le savoir et l’action.

C’est devenu un vrai moteur pour moi. Avoir des idées, c’est bien. Les concrétiser, c’est autre chose. C’est pour ça que je privilégie toujours l’action.

 

AON.  Tu as lancé deux projets : La Capsule et Askara. Explique nous…

 

B. F. Ces deux projets répondent à deux frustrations très concrètes.

Askara, c’est notre assistant vocal IA pour les dentistes. Il nous aide à gérer tout ce qui n’a pas de valeur humaine : courriers, comptes rendus, paperasse. Tout ce qui nous fait perdre du temps, de l’énergie… et souvent de la qualité dans la communication avec nos patients. On a conçu Askara pour qu’il soit commandé à la voix. C’est comme parler à un collègue super calé, qui écrit à ta place. On gagne du temps, mais surtout, on améliore la relation soignant-soigné.

On est même en train de sortir une fonctionnalité Active Listen : Askara écoute ce qu’on dit au patient pendant la consultation et rédige automatiquement un résumé clair et personnalisé.

Il n’y a même plus besoin de dicter. Avant même que le patient quitte le cabinet, son courrier est prêt. Tu peux lui envoyer par mail ou lui imprimer direct. 

La Capsule, c’est très différent. C’est une newsletter que j’écris une fois par semaine, avec des anecdotes du cabinet, des réflexions, des astuces, des partages de cas. 

C’est né d’un constat : aujourd’hui, la communication passe de plus en plus par Instagram, avec des formats courts, ultra visuels, parfois superficiels. C’est sympa, mais ça laisse peu de place à la nuance et à la réflexion. Avec La Capsule, je voulais recréer un lien sincère et durable avec mes confrères. Le mail, c’est simple, accessible, non addictif. Et c’est un format où on peut aller plus loin, prendre le temps d’expliquer, de raconter. On est déjà plus de 1100 sur la Capsule, et c’est un vrai plaisir pour moi d’écrire et d’échanger avec mes confrères.

 

AON. Qu’est-ce qui différencie La Capsule des autres sources d’information dentaire d’ailleurs ?

 

B. F. Je pense que c’est le ton. Je ne cherche pas à faire de la com pour faire de la com.. J’écris comme je parle. Je partage ce qui m’a aidé, ce qui m’a planté aussi. J’essaie d’être utile, mais surtout authentique. Et je crois que ça se ressent. La Capsule, ce n’est pas une newsletter froide ou institutionnelle. C’est une discussion entre confrères.

 

AON. Comment s’est formée l’équipe d’Askara ?

 

B. F. Tout a commencé fin 2022, avec Franck et moi, en testant ChatGPT. On a rapidement vu le potentiel. 

Puis est arrivé Jules Lagadic, un ami d’enfance de Franck, qui est devenu notre CTO. C’est un vrai profil hybride : marketing, IA, produit… un vrai couteau suisse. Ensuite, Shirley Barioz nous a rejoints. Elle vient du monde des empreintes numériques et connaît parfaitement le terrain. Elle a une énergie incroyable, une vraie capacité à comprendre les besoins des praticiens. Aujourd’hui, on est quatre cofondateurs, entourés de freelance et de collaborateurs.  Une équipe resserrée, agile et ultra engagée.

 

AON. À qui s’adresse Askara concrètement ?

 

B. F. À tous les chirurgiens-dentistes, sans exception. Généralistes, spécialistes, débutants, expérimentés… On a des utilisateurs en implantologie, en paro, en pédo, en endo… Bref, tous ceux qui veulent gagner du temps et améliorer leur communication.

Le vrai problème, c’est que nos logiciels métiers datent d’un autre âge. Quand tu compares ce que l’on utilise au cabinet avec les outils disponibles dans le monde de l’entreprise ou de la startup, c’est le jour et la nuit. On mérite mieux, non ?!

 

AON. Votre IA pourrait-elle être utilisée dans d’autres spécialités médicales ?

 

B. F. Oui, clairement. La technologie est transposable. On pourrait très bien imaginer un Askara pour les médecins généralistes, les kinés, les podologues… On a d’ailleurs des entrepreneurs qui nous contactent pour intégrer notre technologie dans leur propre solution. Mais pour l’instant, on reste focalisés sur le dentaire parce que c’est notre monde, et que les besoins sont déjà énormes.

 

AON. IA dans le médical : outil ou menace ? Et quels ont été les plus gros défis pour Askara ?

 

B. F. Pour moi, c’est un outil formidable. Pas pour remplacer, mais pour délester. Pour supprimer tout ce qui n’est pas humain dans notre métier : les tâches répétitives, chronophages, ingrates.

Et paradoxalement, je pense que l’IA va nous permettre d’être plus humains. De passer plus de temps à soigner, à écouter, à expliquer. Et moins à taper sur un clavier.

Le plus défi est la sécurité des données patients sans aucun doute. On ne rigole pas avec ça. Les IA utilisées dans la vie de tous les jours (ChatGPT, Mistral, etc.) ne sont pas sécurisées pour la santé. Les données peuvent fuir.

Nous, dès le départ, on a tout construit pour être au-dessus des normes de sécurité, notamment en prévision de l’IA Act de 2025 : hébergement sur serveurs HDS, chiffrement, RGPD strict… C’est un investissement énorme, mais c’est-ce qui nous permet aujourd’hui d’être une solution de confiance.

 

AON. Enfin, quel conseil donnerais-tu à un dentiste qui veut entreprendre ?

 

B. F. Je lui dirais trois choses.

- Commence par écouter : parle autour de toi, va voir tes confrères, ne pars pas d’une intuition. Valide qu’il y a un vrai besoin.

- Fais simple, vite : lance un prototype, même imparfait. Un truc qui fonctionne à peine, mais que tu peux tester. C’est ça qui te donnera les premiers retours.

- Améliore par itération : ne construis pas tout d’un coup, avance brique par brique en t’adaptant au réel.

C’est un chemin passionnant, exigeant, mais incroyablement formateur. Et surtout, on n’a jamais été aussi bien placés, nous les dentistes, pour inventer les outils dont on a besoin au quotidien.

 

Propos recueillis par Julien Biton