Pourquoi les intellectuels se trompent

Samuel Fitoussi | Éditions L’Observatoire

Critique de Joël Itic pour AO News #77 - oct 2025


L’intelligence ne protège pas de la bêtise la plus crasse…

 

J’ai souvent évoqué dans cette rubrique mes réserves sur Sartre, Beauvoir, Solers, Foucault (en extase devant l’ayatollah Khomeini) et tant d’autres, admirateurs des régimes communistes : la Russie de Staline (plus de 20 millions de morts), l’État cubain de Fidel et Raúl Castro et successeurs (admirés jusqu’à sa mort par Danielle Mitterrand), la Chine de Mao (90 millions de morts), le Cambodge de

Pol Pot qui assassinat 2 millions de Cambodgiens, un quart de sa population (porté aux nues par Le Monde et Libération), la Syrie de Hafez et Bachar el Assad (500 000 morts). Aujourd’hui même, 150 000 morts au Soudan, une famine qui touche un million et demi d’hommes, femmes et enfants, idem au Congo, 2 000 Druzes en Syrie, tous meurent dans un silence étourdissant. Pratiquement aucun intellectuel n’en parle, seuls les morts gazaouis provoquent des tribunes, de grandes tirades et des manifestations mondiales. Le cas des Khmers rouges est un cas d’école : huit intellectuels francophones ont dirigé le pays, cinq enseignants, un fonctionnaire, un économiste et un professeur d’université, (quand on entend Sandrine Rousseau on voit aujourd’hui que ce titre n’est plus un gage d’intelligence). Tous ont étudié en France dans les années 50 pour aboutir au désastre que l’on sait.

 

L’idéologie empêche le cerveau de fonctionner correctement, la virtuosité argumentative est souvent mise au service de la mauvaise foi. Le conformisme, le désir d’approbation et les excès de certitudes détournent de la quête de vérité.

 

Le livre de Samuel Fitoussi est l’un des essais le plus intelligent, érudit et impertinent que j’ai lu cette année mais avant tout il nous fait comprendre les mécanismes conscients ou inconscients qui conduisent des hommes, pourtant considérés comme intelligents et cultivés, à s’enfoncer dans l’erreur et à y persister malgré les preuves accablantes de leurs aveuglements.

 

Non seulement l’intelligence ne protège pas de l’erreur, mais elle peut y prédisposer.

 

Macron en est l’exemple le plus caricatural : faillite financière de l’état, faillite de l’hôpital, faillite de l’éducation nationale, faillite sécuritaire, faillite de la diplomatie. Dernier avatar en date : la reconnaissance d’un futur État palestinien, alors que cinquante otages sont encore retenus dans les conditions que l’on sait, sans oublier deux otages français retenus en Algérie pour lesquels rien n’est fait depuis neuf mois (au moment où j’écris ces lignes). Il devrait être exposé à Sèvres comme maître étalon de l’erreur de jugement ! (Remarque personnelle - R.P.)

 

Aujourd’hui le débat, quel que soit le sujet, est impossible, si vous n’êtes pas dans la « bonne »

idéologie du monde journalistique, du showbiz, du monde de l’art et du spectacle, vous êtes immédiatement taxé de fascisme, d’extrême droite ou de complotisme. Un exemple m’a récemment touché et désolé profondément : la tribune des écrivains Annie Ernaux (très proche de Mélenchon), Jean-Marie Le Clezio, Hervé Le Tellier (L’Anomalie dont j’avais fait une élogieuse critique dans ces colonnes) et bien d’autres pour s’élever contre le « génocide » à Gaza. Comment deux prix Nobel et un prix Goncourt, supposés défenseurs de la langue française, peuvent-ils dévoyer le terme de génocide ? Le mot génocide crée par l’avocat Raphael Lemkin, faut-il le rappeler pour le procès de Nuremberg (voir ma critique du remarquable ouvrage de Philippe Sands Retour à Lemberg dans ces colonnes, où l’auteur retrace la vie de H. Lauterpacht (créateur du concept de crime contre l’humanité) et de R. Lemkin).

 

Pour mémoire voici la définition du terme génocide : Extermination physique, intentionnelle, systématique, préméditée d’un groupe humain ou d’une partie d’un groupe en raison de ses origines. Il y a une guerre à Gaza en réponse au pogrom du 7 octobre avec malheureusement des morts civils, comme dans toutes les guerres mais Israël délivre eau, électricité, nourriture (même si elle est détournée par le Hamas) à Gaza. Tsahal est la seule armée du monde à envoyer des messages en arabe avant les bombardements pour épargner les civils. S’il y avait une volonté de génocide, tout gazaoui serait systématiquement assassiné, y compris les terroristes palestiniens emprisonnés en Israël, comme l’ont fait les nazis à l’égard des juifs (ce paragraphe est une R.P.).

 

Certaines idées sont tellement absurdes que seuls les intellectuels peuvent y croire disait George Orwell, le génial auteur de 1984, qui malgré ses engagements socialistes n’a cessé de combattre toute sa vie l’idéologie aveugle et partisane. Un exemple avec la militante Caroline de Haas qui martelait-il y a peu dans Le Monde : Il faut abolir les prisons, toutes et partout. Dans la même veine et sur un autre sujet J.-P. Sartre n’a pas hésité à déclarer Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menace, et, je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Imagine-t-on, un seul instant Raymond Aron dire cela des communistes dans les années 60 ? (R.P.). Beauvoir, jamais en reste considérait F. Castro comme un philanthrope surdoué et bienveillant et le régime maoïste chinois comme Un gouvernement moderne et éclairé, soucieux de faire progresser son pays. Qu’importent les 90 millions de morts et Mao considéré aujourd’hui comme le plus grand criminel de l’histoire de l’humanité.

 

Je suis persuadé qu’à gauche, encore aujourd’hui, beaucoup encensent encore Mao. L’historien Paul Johnson nous rappelle que Hitler avait un succès incroyable sur les campus auprès des étudiants, des enseignants et des professeurs d’université, nombreux ont adhéré au parti nazi et ont participé à tous les excès macabres des SS.

 

Je ne peux vous livrer tous les exemples que Samuel Fitoussi nous donne dans son ouvrage, pour illustrer son propos, dont certains sont absolument édifiants mais le plus intéressant est les différents mécanismes intellectuels qui conduisent à ces erreurs de jugements.

 

D’après la théorie de l’évolution de Darwin, le psychologue J. Haidt nous présente deux hommes : l’un obsédé par la vérité et intellectuellement honnête en toutes circonstances, l’autre parvient à conserver toujours une bonne image, quitte à adhérer, parfois à tort, au conformisme de son groupe social. À travers l’histoire, lequel a obtenu un avantage sélectif pour survivre et obtenir pour ses enfants et lui-même la protection de sa tribu ? Évidemment le second.

 

S’il existe un instinct inné, c’est celui de faire en sorte que les autres aient une bonne opinion de

nous »…. Une des fonctions du cerveau est peut-être d’entretenir les croyances qui apportent le plus grand nombre d’alliés, plutôt que les plus valides.

 

Nous ne sommes pas les descendants de Copernic et Galilée mais de la foule vertueuse qui les condamnait. L’apostasie reste passible de la peine de morts dans dix pays dans le monde, devinez lesquels ?

 

Autre mécanisme : le match de la rationalité dans le cerveau des intellectuels, en particulier dans les sciences sociales. L’intellectuel ne paye jamais le prix de ses erreurs, il peut prôner une théorie sans jamais en subir lui-même les conséquences, il ne peut pas tester sa théorie à chaque étape de son

élaboration. Foucault, bien au chaud en France, pouvait glorifier Khomeini, alors qu’en Iran, après son arrivée au pouvoir tous les communistes et intellectuels de gauche furent assassinés. De même Sartre et Beauvoir, s’ils avaient vécu en URSS ou en Chine, auraient été vraisemblablement éliminés. On s’achemine ainsi vers une victoire écrasante de la rationalité sociale sur la rationalité épistémique.

 

S. Fitoussi nous explique l’évidence : il est psychologiquement très difficile de renier une idée qu’on a défendu pendant des années et sur laquelle on a forgé sa réputation. D’ailleurs R. Aron disait de Sartre qu’il avait abandonné son esprit critique et sa capacité à se remettre en question, malgré son intelligence exceptionnelle, à partir du moment où il était considéré comme le « maître à penser

de l’Occident ».

Quant à l’Université, autrefois temple du savoir, elle risque de devenir un monde clos, autoréférentiel, où la réalité ne pénètre plus. Gilles Kepel, grand spécialiste du monde arabe ou Florence Bergeaud-Blackler, chercheuse au CNRS sur les Frères Musulmans en ont fait les frais récemment en se retrouvant au placard, par contre n’importe quel chercheur peut créer une chaire sur l’écriture inclusive ou sur la théorie du genre à laquelle bon nombre d’étudiants vont adhérer.

Samuel Fitoussi nous met en garde : il est toujours plus facile de déceler les égarements du passé, une fois l’histoire écrite, que les aveuglements collectifs du présent !!

Pour méditer sur la situation actuelle, Ô combien désolante et inquiétante, il faut lire cet essai remarquable.

Pour conclure cette critique, peut-être un peu longue, je ne peux m’empêcher de citer Alain Finkielkraut Il faut apprendre à penser contre soi- même. Plus que jamais d’actualité !