UFR Odontologie et Entretiens de Garancière, une histoire : deux hommes, une association et un congrès

AO News #79 - décembre 2025



Les Entretiens de Garancière, congrès annuel de chirurgie dentaire de l’Association Universitaire d’Odontologie de Garancière, a fêté son 50e anniversaire en 2025. Pensé pour l’événement, un livre commémoratif* a été réalisé qui est l’occasion unique de rappeler les personnages clés ayant créé cette École privée devenue Faculté publique, de rappeler les progrès d’une profession sur un siècle, l’acquisition de ses statuts sur un plan juridique ou médical, sans oublier son évolution jusqu’à nos jours. Créée en 1882, cette association d’enseignants en dentaire est à l’origine de l’École odontotechnique de Paris qui ouvre ses portes en 1884. Celle-ci, venue rue Garancière en 1901, y siège toujours en tant qu’Unité de Formation et de Recherche (UFR) aujourd’hui, statut acquis depuis 1984. Si les acteurs ont changé, l’association reconnue d’utilité publique en 1892 demeure toujours
très dynamique.

 

Introduction


Si Pierre Fauchard et sainte Apolline sont des symboles forts régulièrement fêtés par le monde de la chirurgie dentaire en général, Charles Godon et Edmond Andrieu ont construit l’ossature de la chirurgie dentaire du xxe siècle. Tout ce qu’ils ont façonné et créé existe toujours aujourd’hui. Les UFR de Garancière et Montrouge ont fusionné en 2021.
Un projet similaire est discuté en 1883, soit 138 ans avant, et n’a pas abouti à cause de la querelle opposant 2 hommes : Charles Godon, fondateur de l’École dentaire de Paris (future Montrouge ; première école dentaire française) en 1880, et Edmond Andrieu, de l’Institut odontotechnique de France (future Garancière ; deuxième école dentaire française) en 1884. Cette querelle est à l’origine de la chirurgie dentaire du xxe siècle. D’Edmond Andrieu découle l’Association des enseignants créée en 1882 qui changera plusieurs fois de nom jusqu’à l’AUOG en 2010 voulue par le Pr Bernard Picard et son équipe. C’est cette association qui organise les Entretiens de Garancière.


 

Qui était Edmond Andrieu (1833-1889) ?


Il est docteur en médecine diplômé de la Faculté de médecine de Paris en 1859 et dentiste des hôpitaux de la capitale. En 1868, il publie un Traité de stomatologie. Il est le premier à employer ce terme. Dans une pétition de 1876, Andrieu réclame le doctorat obligatoire pour exercer l’art dentaire. Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique la reçoit, entamera des démarches auprès de la Faculté de médecine qui n’aboutiront pas. Edmond a entamé ses démarches dès 1864 en déposant plusieurs projets de lois. Le 17 février 1879, il prend la tête du comité de l’art dentaire de la Chambre syndicale, comité composé de 15 dentistes élus en charge d’étudier le 

le projet de créer une école dentaire. Le 18 janvier 1882, ce comité vote la création de l’Association de l’Institut odontotechnique (ancêtre de l’AUOG). Andrieu en est le premier président. Le 11 mai 1883, le projet d’une école dentaire est entériné. Le 22 mai 1883, les locaux sont trouvés. Ils seront au 3, rue de l’abbaye à Paris. Le 4 décembre 1883, l’école doit ouvrir ses portes, mais elle ne le fera que le 7 janvier 1884. Un retard dans l’aménagement en est la raison.

 

Qui est Charles Godon (1854-1923) ?


Il fait son apprentissage chez un dentiste français vers 1870, puis chez un anglais de 1875 à 1878. Il se forme en suivant des cours. En avril 1879, associé à ses amis, Charles fonde le Cercle des dentistes de Paris. La première réunion a lieu le 8 avril 1879 rue Drouot (ixe arrondissement). Godon en est le président. Il crée avec Paul Dubois le Bulletin du Cercle des dentistes de Paris qui deviendra le journal L’Odontologie. À partir de 1896 (mort de Dubois), Godon en est le rédacteur en chef. Le 4 décembre 1879, Charles Godon dépose une motion pour la création d’une école dentaire libre. Le projet est pris en considération par le Cercle, le 18 décembre. Il est approuvé en assemblée générale le 25 mars 1880.
Le 15 novembre 1880, l’École dentaire de Paris ouvre ses portes dans un appartement au 4e étage, au 23, rue Richer. Le 27 janvier 1882, Godon fait voter la création de la Société odontologique de Paris (SOP). Le 18 novembre 1887, Charles Godon est diplômé de l’École dentaire de Paris. Il est chef de clinique, puis professeur suppléant et plus tard professeur. Le 20 décembre 1900, il soutient une thèse de doctorat en médecine intitulée L’évolution de l’art dentaire : l’École dentaire, son histoire, son action, son avenir.

 

Projet de fusion des deux écoles

 

Lors de la séance du 11 mai 1883 de la Chambre syndicale des dentistes, les termes de la discussion d’une nouvelle école dentaire sont entérinés. M. Poinsot vient proposer un projet de fusion des deux écoles pour faire du regroupement une école puissante. Le Dr Poinsot est membre des bureaux des deux associations en opposition, il a servi de médiateur dans ce projet. Godon est plus ou moins un autodidacte de la dentisterie à l’ouverture de son école en 1880. Il passe son diplôme dans sa propre école en 1887. Il est de plus athée et franc-maçon, très ami avec Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique (= Éducation nationale d’alors) et compagnon de loge au Grand Orient de France. Andrieu est, quant à lui, docteur en médecine, royaliste et catholique. Andrieu souhaite un diplôme d’État alors que Godon souhaite le libre accès à la profession, la liberté d’exercice et un enseignement libre. Andrieu décède en 1889, mais, il est à la genèse de la Loi Brouardel de 1892, du nom du doyen de la Faculté de médecine, qui confère un véritable statut aux chirurgiens-dentistes (3 ans de cours théoriques au sein d’une Faculté de médecine sanctionnée par un examen). Godon s’opposera à cette loi bien que Brouardel soit son patient et compagnon de loge franc-maçonnique.

Cette fusion, un temps pensé, est refusée par le président Edmond Andrieu. Il estime que l’enseignement délivré par l’École dentaire de Paris est plus médical que dentaire. Selon lui, elle n’a pas le statut d’une faculté et son fonctionnement repose trop sur la charité publique ou le mécénat. Enfin, il est évident qu’avoir un terrain et un local (Andrieu et ses amis viennent alors d’acquérir un terrain pour leur propre projet) afin d’ouvrir leur propre école sont des facteurs déterminants de refus. De plus, le projet de loi Lefort en 1881, qui prévoit une priorité des docteurs en médecine dans l’obtention d’un statut de dentiste, constitue par conséquent la genèse vraie de la stomatologie. Elle est un autre argument fort en faveur du refus. Le Dr Poinsot a par la suite quitté la Chambre syndicale et a soutenu le Cercle des dentistes de Paris ainsi que l’Association générale des dentistes de France. Il est devenu le troisième directeur de l’École dentaire de Paris. La fusion des deux écoles, souhaitée par le Dr Poinsot, est arrivée 138 ans plus tard. Cette rivalité semble avoir perduré.
xxe siècle Charles Godon est le fondateur de l’École dentaire de Paris en 1880 (future Montrouge), de la FDN (Fédération dentaire nationale, future ADF), de la FDI (Fédération dentaire internationale) en 1900. Il en sera deux fois président de 1901-1904 et de 1909-1910. Opposé à la Loi Brouardel en 1892, il finit par l’approuver en 1896 et validera tous ses avenants dont celui de 1909 (5 années d’étude dont 3 de théorie et 2 de stage). Il est un précurseur en odontologie médico-légale. Il est des cinq dentistes de l’incendie du Bazar de la Charité en 1897. Il est un précurseur en hygiène dentaire scolaire qu’il inaugure dans les écoles parisiennes dès 1908. Il participe à l’élaboration du décret de 1916 mettant en place le dentiste au sein du Service de Santé des Armées. Edmond Andrieu, comme déjà évoqué, est à l’origine de l’Association de l’Institut odontotechnique de France créée en 1882 (future AUOG), de l’École odontotechnique (future Garancière ou Paris VII) fondée en 1884, de la loi de 1892 ou Loi Brouardel qui confère un statut à la chirurgie dentaire du xxe siècle, premier pas vers le doctorat qu’il réclame par une pétition dès 1876. Il est à l’origine du mouvement stomatologique dont il emploie le mot le premier dès 1868.

 

Une association


Association de l’Institut Odontotechnique de France – Création 18 janvier 1882
Dr Edmond Andrieu de 1882-1889
M. Crignier de 1889-1892
Association de l’École odontotechnique de Paris – Changement de nom 1892 (reconnue d’utilité publique en 1892)
M. Crignier de 1892-…
M. Fontanel de …-1919
M. Rodolphe de 1919-1933
M. Pascal Dubois de 1933-1953
Association de l’École Odontologique (AEO) - Changement de nom 1953
M. Pascal Dubois de 1953-1956
Professeur André Boucher de 1956-1976.
Professeur André A. Clément de 1977-1986.
Professeur Robert Rolland de 1987-1996.
Professeur Michel Vignon de 1997-2000.
Professeur Jean Pierre Chairay de 2001-2009.
Association Universitaire Odontologie Garancière (AUOG) – Changement de nom 2010
Professeur Bernard Picard de 2010 à aujourd’hui.
« Transmettre et éduquer. » Devise de l’AUOG
Du Dr Edmond Andrieu (1882)…
au Pr Bernard Picard (2025).
143 ans d’existence. À suivre

1 Cf. SPEI, Deux écoles dentaires, École odontologique de Paris, École dentaire de Paris, Paris, 1964.
2. Cf. Groupement odontotechnique, L’École Odontotechnique de Paris, Historique et évolution, Cinquantenaire de la Fondation de l’École (1883-1933), Paris, 1933.
3. Cf. Archives de l’École dentaire de Paris.
4. Cf. Groupement odontotechnique, L’École Odontotechnique de Paris, Historique et évolution, Cinquantenaire de la Fondation de l’École (1883-1933), Paris, 1933.
5. Cf. Bibliothèque interuniversitaire de Santé, Paris, 2010.
6. Cf. AUOG, communication personnelle, Paris, 2025, avec l’aimable autorisation de son président, le Pr Bernard Picard.


Un congrès : les Entretiens de Garancière


Guy Penne est chirurgien-dentiste en 1953. Il enseigne au centre hospitalier  universitaire de Paris, d’abord en tant qu’assistant (1970-1973), puis comme professeur (1973). Docteur en sciences odontologiques, il est nommé doyen de la Faculté de chirurgie dentaire de l’Université Paris VII – Diderot de 1975 à 1982, puis vice-président de l’Université Paris VII – Diderot jusqu’en 1993. Il a été directeur du centre de traitement et de recherche dentaire de 1980 à 1991. Ancien vice-président de la Conférence des Doyens, il a aussi été membre du Conseil de l’Ordre des Chirurgiens-dentistes de Paris. Sénateur socialiste, il a été un grand soutien et ami de François de Mitterrand bien avant 1981. Il organise les premiers Entretiens de Garancière avec le Pr Simon Hirsh à partir de 1973. L’idée a germé en 1972.
Le Club des Entretiens de Garancière, quant à lui, est créé en 1988 par le Pr Jean-Pierre Chairay, assurant des séances de formation continue trimestrielles qui traitent de l’actualité professionnelle du quotidien.
Du Pr Guy Penne (1973)… aux Drs Steve Toupenay & Nelly Pradelle-Plasse (2025). Ce congrès a vu deux  présidents (2023-2025) et 22 directeurs de 1973 à 2022. Il n’y a pas eu de congrès en 2020 (Covid-19).
Ce congrès a acquis une renommée mondiale. Il est riche de démonstrations cliniques, de travaux pratiques, de conférences, d’exposants de matériel. Il est au service de la chirurgie dentaire : hier, aujourd’hui et demain… Son objectif est de partager les connaissances dans une vraie convivialité. En 1879, à Paris, le Dr Brasseur, premier directeur de l’Institut odontotechnique de France, affirme que son enseignement cherchera à élever le niveau moral et scientifique de la profession dentaire en France. Au vu du dévouement des enseignants de l’UFR Odontologie, au vu de la qualité de communications présentés lors de chaque colloque annuel, on peut sans peine prononcer ces deux mots à ce propos : mission accomplie !

 


 

Références bibliographiques
1. AUOG, communication personnelle, Paris, 2025, avec l’aimable autorisation de son président, le Pr Bernard Picard.
2. AUOG (sous la direction de), De l’École odontotechnique de Paris à l’UFR Odontologie, 50 ans d’Entretiens de Garancière, sous la direction de l’Association Universitaire d’Odontologie Garancière, Commentaires de Xavier Riaud, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2025.
3. Biblio. interuniversitaire de Santé, Paris, 2010.
4. Bismuth Ava, Histoire et évolution de l’École odontotechnique de Paris depuis sa création à l’inauguration de l’Université Paris 7, Thèse Doct. Chir. Dent. UFR Odontologie Paris VII, 2018.

 

 

5. Groupement odontotechnique, L’École Odontotechnique de Paris, Historique et évolution, Cinquantenaire de la Fondation de l’École (1883-1933), Paris, 1933.
6. Morgenstern Henri, Les dentistes français au xixe siècle, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2009.
7. SPEI - Deux écoles dentaires, École odontologique de Paris, École dentaire de Paris, Paris, 1964.
8. UFR d’Odontologie de Garancière, Centenaire (1882-1982), Paris, 1982.
9. Riaud Xavier, Charles Godon (1854-1923) et Georges Villain (1881-1938), le maître et l’élève, L’Harmattan (éd.), Collection Médecine à travers les siècles, Paris, 2018.