Le scorbut, maladie des marins, désormais au cœur des villes

La carence grave en vitamine C, parfois mortelle, a fait des ravages jusqu’au XVIIIe siècle parmi les équipages au long cours. Mais elle frappe encore au cœur des pays riches, et les médecins peinent à y penser.

Il est des maladies qui prennent racine au cœur de l’isolement. Autrefois, c’était celui de marins voyageant sur les océans du globe ; aujourd’hui il est au cœur des villes, chez ceux qui mangent trop peu, ou trop mal.

 

Fin novembre, une publication de Diabetic Medicine offrait aux médias du monde des titres accrocheurs. Le Pr Jenny Gunton, chercheuse à l’université de Sydney, y décrivait 11 cas de scorbut apparu chez des patients diabétiques dont l’alimentation était très pauvre en fruits et légumes frais. Le scorbut, maladie due à une carence en vitamine C et qui, avec une mortalité de 50 à 80 % décima les équipages au long cours jusqu’au XVIIIe siècle, pouvait-il réapparaître au XXIe siècle au beau milieu d’un pays riche ?

L’homme incapable de produire la vitamine C

L’être humain partage avec quelques mammifères (certains grands singes, le cochon d’Inde et une espèce de chauve-souris) le triste privilège d’être incapable de produire lui-même ni de stocker la vitamine C, ou acide ascorbique. La faute à une mutation génétique apparue il y a 40 millions d’années, bloquant la transformation du glucose en acide ascorbique. Pour pallier à cette incapacité, expliquait en 2008 dans la revue Cell une équipe du CNRS, la surface des globules rouges porte une grande quantité d’une protéine chargée de transporter au sein de l’organisme la vitamine C captée par l’alimentation.

 Car l’acide ascorbique est essentiel à la vie. Il «aide» les fibres de collagène à s’assembler correctement en triple hélice ; induisant des anomalies dans la structure du collagène, les carences graves entraînent des hémorragies et des troubles de la cicatrisation. La vitamine C contribue aussi au système immunitaire, favorise l’absorption du fer et possède une action antioxydante. L’être humain la trouve dans son alimentation, avec les fruits et légumes. «Il y en a aussi dans les surrénales de certains animaux marins, ce qui a permis aux Inuits de se passer de fruits et légumes», précise le Pr Jean-Michel Lecerf, nutritionniste à l’institut Pasteur de Lille. L’acide ascorbique est aussi très utilisé par l’industrie comme additif alimentaire, «mais pas à des doses qui permettent d’avoir un effet nutritionnel, excepté dans des produits particuliers comme les laits de croissance».

 

Amélioration spectaculaire

Trois mois de carence en vitamine C suffisent à développer un scorbut, dont «l’évolution (…) peut être dramatique: aggravation du syndrome hémorragique, risque infectieux majoré (…), convulsions, voire atteinte cardiaque», écrivait en 2013 dans Médecine thérapeutique le Pr Olivier Fain, spécialiste de médecine interne à l’hôpital Jean-Verdier de Bondy (AP-HP). Une simple supplémentation permet en revanche une amélioration spectaculaire en quelques jours. À condition d’identifier le problème.

 

«Il est difficile de doser la vitamine C : elle est très sensible à la lumière, et la prise de sang doit être faite dans un tube spécial», explique le Pr Éric Fontaine, président de la Société francophone de nutrition clinique et métabolique. L’examen est donc peu réalisé, d’autant que «les médecins ne pensent pas à la carence en vitamine C », convient le Pr Lecerf.

 

Le risque est à peu près connu chez les personnes en grande précarité (SDF), alcooliques ou très désocialisées (grand âge, chômage, solitude…) incapables ou ne prenant plus la peine d’avoir une alimentation diversifiée. Mais certains cas étonnent davantage. Au sein de l’un des services de médecine interne du CHU de Limoges, le Dr Simon Parreau a mené une étude sur 63 patients ayant présenté une carence en vitamine C. Dix cas de scorbut ont été identifiés. «Au départ, raconte le médecin, nous nous étions interrogés sur le cas d’une jeune femme qui n’avait pas du tout le profil d’un scorbutique. Elle avait des saignements inexpliqués et faisait facilement des hématomes. Elle avait en fait un régime totalement déséquilibré, essentiellement composé de fast-food…»

 

Il y a un an, une équipe grenobloise relatait même, dans le Journal de pédiatrie, la survenue d’un scorbut chez un enfant de… 3 ans et demi, qui n’était pourtant pas issu d’un milieu social défavorisé. Arrivé aux urgences dans un état général très altéré et avec des douleurs à la marche, l’enfant avait subi toutes sortes d’analyses, radios et examens divers. Un cancer a même été envisagé par les médecins, jusqu’à ce que la mère explique que l’enfant, atteint d’un trouble du comportement alimentaire, était nourri exclusivement de lait entier.

 

«Il faut vraiment un apport très faible de vitamines C pour aboutir au scorbut, nuance le Pr Jean-Michel Lecerf, médecin nutritionniste à l’institut Pasteur de Lille. Une seule portion de fruit ou légume apporte 20 à 30 mg de vitamine C.» Assez pour éviter le scorbut, mais bien au-dessous des apports recommandés (autour de 100 mg par jour pour un adulte, les 5 portions quotidiennes de fruits et légumes recommandées en apportant 150 à 200 mg). «Sans aller jusqu’au scorbut, au moins un tiers de la population a un déficit en vitamine C, soit au-dessous de 66 % des apports recommandés, s’alarme le Pr Lecerf. Cela augmente les risques de maladies neuro-dégénératives (cardio-vasculaires, cancers…)

 

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