Interceptions des dysmorphoses squelettiques de classe III parprise en charge orthopédique précoce et tardive : analyse des résultats et pérennité

Prix AO France 2025 - Lauréate : Clémence Ruedolf - Directeur de thèse : Pr. Elvire Le Norcy - Université Paris Cité

Résumé pour AO News #81 mars avril 2026


Prise en charge des dysmorphoses squelettiques de classes III

 

La classe III squelettique représente un défi diagnostique et thérapeutique complexe en orthodontie, caractérisée par une étiopathogénie multifactorielle et des répercussions esthétiques, fonctionnelles et psychosociales importantes (1,2).

 

Chez l’enfant, le masque facial de Delaire est le traitement orthopédique de référence des classes III squelettiques (3,4), mais son efficacité est limitée par la dépendance à la coopération du patient, la prédominance de l’ancrage dentaire après 9–10 ans, l’augmentation de l’étage facial inférieur par rotation mandibulaire horaire, ainsi que par des effets dento-alvéolaires et verticaux susceptibles de favoriser les récidives (5,6).

 

Ces limites ont conduit au développement de nouvelles stratégies thérapeutiques reposant sur un ancrage osseux, permettant de s’affranchir du système dento-alvéolaire et de potentialiser les effets orthopédiques. Elles trouvent une indication particulière chez les patients trop âgés pour bénéficier d’un masque facial de Delaire mais encore trop jeunes pour un traitement multi-attache associé ou non à un protocole chirurgical selon la sévérité du décalage squelettique.

 

Principe du protocole BAMP

Le protocole BAMP (Bone-Anchored Maxillary Protraction), introduit par Hugo De Clerck en 2009, repose sur une traction intermaxillaire appliquée sur des mini-plaques à ancrage osseux (5) et constitue une option d’interception tardive des classes III squelettiques chez les patients âgés de 10 à 14 ans.

 

Les mini-plaques Bollard Titalink, fixées au maxillaire et à la mandibule à distance des racines dentaires, sont posées sous anesthésie générale après l’éruption des canines permanentes mandibulaires. La traction est initiée trois semaines après la chirurgie à l’aide d’élastiques portés en continu, avec une force progressivement augmentée jusqu’à 200 g par côté. La durée moyenne du traitement est d’environ 12 mois, pouvant être relayée par un traitement orthodontique fixe. (6,7)

 

Présentation de l’étude clinique

 

L’étude présentée est une étude rétrospective multicentrique menée sur une cohorte de 64 patients traités par le protocole BAMP au sein de l’hôpital Bretonneau, ainsi que dans plusieurs cabinets libéraux situés à Paris et en région parisienne, dans le cadre d’une interception tardive des classes III squelettiques. L’étude vise à évaluer la stabilité à long terme d’une correction principalement squelettique induite par la traction intermaxillaire sur mini-plaques, à travers l’analyse des angles ANB, AoBo et de l’angle H, ainsi que des effets verticaux, dento-alvéolaires et de l’influence de facteurs individuels. L’évaluation repose sur des téléradiographies de profil analysées selon Tweed, avec un recul pouvant atteindre 9 ans.

 

Résultats de l’étude

 

L’étude de nos critères principaux nous permet de conclure qu’il existe une correction significative de la classe III squelettique à court et à long terme : AoBo (+2.10 mm à court terme, +1.50 mm à long terme), ANB (+1.24°, +0.69°). En revanche l’angle de Holdaway, indiquant une harmonisation du profil, n’est significativement amélioré́ qu’à court terme : Angle H (+2.06°, +0.59°).

Concernant la pérennité de la correction des angles ANB, AoBo et Angle H, nous n’observons aucune différence significative entre T1 et T2 chez un même patient : nous pouvons alors conclure à une stabilité des corrections.

 

Sur le plan vertical, une réduction significative de l’angle FMA (-2°) et une réorientation de la croissance mandibulaire dans le sens anti-horaire sont observées à long terme, confirmant les données de la littérature (7-13). Les effets dento-alvéolaires restent limités : une vestibulo-version transitoire des incisives mandibulaires est notée à court terme, avec un retour à la situation initiale à long terme. L’axe des incisives maxillaires demeure stable. L’âge, le sexe et le surplomb initial n’influencent pas significativement la correction squelettique, à l’exception de l’angle H, pour lequel un traitement plus précoce semble plus favorable.

 

Discussion : apport clinique et limites du protocole BAMP

 

Cette étude apporte un éclairage clinique original sur la stabilité à long terme du protocole BAMP, domaine encore peu documenté dans la littérature. Les résultats confirment l’efficacité du protocole en termes de correction principalement squelettique et de stabilité, avec une limitation des effets indésirables verticaux et dentaires.

Bien que les résultats de cette étude soient cohérents avec les données scientifiques récentes (14,15), le caractère invasif du protocole BAMP— impliquant deux anesthésies générales et le maintien de plaques durant toute la croissance — soulève un questionnement éthique et économique. Pour les patients dont le décalage initial est trop sévère, rendant la chirurgie orthognathique inévitable, le protocole peut être perçu comme un surtraitement, sauf en cas de détresse psychologique avérée. L'indication optimale concerne donc les patients "limites" (avec un ANB d'environ -1,51° et un AoBo de -4,64 mm), pour lesquels le BAMP permet souvent d'éviter une intervention chirurgicale lourde en fin de croissance. L'étude montre d'ailleurs que seuls 15 % des patients suivis ont finalement eu besoin d'une chirurgie bimaxillaire.

Conclusion

 

Le protocole BAMP constitue une thérapeutique d’interception tardive efficace dans la prise en charge des classes III squelettiques. Il permet d’obtenir une correction principalement squelettique, stable dans le temps, en s’affranchissant des effets dento-alvéolaires et verticaux indésirables. Néanmoins, l’indication doit être posée avec précision au cas par cas, et un suivi rigoureux jusqu’à la fin de la croissance reste indispensable afin de prévenir toute récidive liée à la croissance mandibulaire résiduelle.

 

Bibliographie 

1. M.Boileau, A.Duhart E. Classes III, sémiologie et principes thérapeutiques [Internet]. 2014 [cité 5 mars 2025]. Disponible sur: https://www.em-consulte.com/article/937797/classes-iii-semiologie-et-principes-therapeutiques

2. Salagnac JM. [Treatment of Class III malocclusions]. Orthod Fr. juin 2006;77(2):187‑206.

3. Baccetti T, Franchi L, McNamara JA. Treatment and posttreatment craniofacial changes after rapid maxillary expansion and facemask therapy. American Journal of Orthodontics and Dentofacial Orthopedics. 1 oct 2000;118(4):404‑13.

4. Baccetti T, McGill JS, Franchi L, McNamara JA, Tollaro I. Skeletal effects of early treatment of Class III malocclusion with maxillary expansion and face-mask therapy. Am J Orthod Dentofacial Orthop. mars 1998;113(3):333‑43.

5. De Clerck HJ, Cornelis MA, Cevidanes LH, Heymann GC, Tulloch CJF. Orthopedic Traction of the Maxilla with Miniplates: A New Perspective for Treatment of Midface Deficiency. J Oral Maxillofac Surg. oct 2009;67(10):2123‑9.

6. De Clerck H, Nguyen T, de Paula LK, Cevidanes L. Three-dimensional assessment of mandibular and glenoid fossa changes after bone-anchored Class III intermaxillary traction. Am J Orthod Dentofacial Orthop. juill 2012;142(1):25‑31.

7. De Clerck H, Cevidanes L, Baccetti T. Dentofacial effects of bone-anchored maxillary protraction: A controlled study of consecutively treated Class III patients. Am J Orthod Dentofacial Orthop. nov 2010;138(5):577‑81.

8. Heymann GC, Cevidanes L, Cornelis M, De Clerck HJ, Camilla Tulloch JF. Three-dimensional analysis of maxillary protraction with intermaxillary elastics to miniplates. Am J Orthod Dentofacial Orthop. févr 2010;137(2):274‑84.

9. Nguyen T, Cevidanes L, Cornelis MA, Heymann G, de Paula LK, De Clerck H. Three-dimensional assessment of maxillary changes associated with bone anchored maxillary protraction. Am J Orthod Dentofacial Orthop. déc 2011;140(6):790‑8.

10. Nguyen T, Cevidanes L, Paniagua B, Zhu H, Koerich L, De Clerck H. Use of shape correspondence analysis to quantify skeletal changes associated with bone-anchored Class III correction. Angle Orthod. mars 2014;84(2):329‑36.

11. Cevidanes L, Baccetti T, Franchi L, McNamara JA, De Clerck H. Comparison of two protocols for maxillary protraction: bone anchors versus face mask with rapid maxillary expansion. Angle Orthod. sept 2010;80(5):799‑806.

12. Cevidanes LHC, Heymann G, Cornelis MA, DeClerck HJ, Tulloch JFC. Superimposition of 3-dimensional cone-beam computed tomography models of growing patients. Am J Orthod Dentofacial Orthop. juill 2009;136(1):94‑9.

13. Elnagar MH, Elshourbagy E, Ghobashy S, Khedr M, Evans CA. Comparative evaluation of 2 skeletally anchored maxillary protraction protocols. Am J Orthod Dentofacial Orthop. nov 2016;150(5):751‑62.

14. Tabellion M, Lisson JA. Dentofacial and skeletal effects of two orthodontic maxillary protraction protocols: bone anchors versus facemask. Head Face Med. 18 oct 2024;20:60.

15. Mandall N, Aleid W, Cousley R, Curran E, Caldwell S, DiBiase A, et al. The effectiveness of bone anchored maxillary protraction (BAMP) in the management of class III skeletal malocclusion in children aged 11–14 years compared with an untreated control group: A multicentre two-arm parallel randomised controlled trial. J Orthod. sept 2024;51(3):228‑39.