Rencontre avec Franck Moyal

AO News #81 - mars avril 2026


Franck Moyal est Chirurgien-Dentiste à Paris avec un exercice exclusif en dentisterie esthétique et adhésive et de prise en charge des usures sévères. Il est également praticien hospitalier à la PASS Bucco-Dentaire de la Pitié-Salpêtrière, responsable de la consultation « Esthétique et usures », et attaché de consultation à la CMME de l’Hôpital Sainte-Anne, service de psychiatrie prenant en charge les patients atteints de Troubles des Conduites Alimentaires (TCA). Également formateur et conférencier engagé, il a accepté de réponde à nos questions !

 

Alpha Oméga News. Pour nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas, ou pas encore, peux-tu nous raconter qui est Franck Moyal et quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?

Franck Moyal. J’ai été diplômé à Garancière en 2008 et mon exercice initial a pris une tournure très différente de mon exercice actuel. J’étais beaucoup plus tourné vers la pathologie et la chirurgie orale, notamment la prise en charge des patients atteints de cancers de la cavité orale. J’ai exploré cette voie pendant plusieurs années avec tout d’abord ma thèse d’exercice, puis ensuite en suivant le Diplôme Inter-Universitaire de Carcinologie Buccale et ayant été co-auteur de deux ouvrages en cancérologie et chirurgie orale. Quelques années plus tard, ce sont la dentisterie esthétique et la prise en charge des usures qui ont pris une part de plus en plus importante dans mon exercice, jusqu’à devenir une activité exclusive depuis bientôt 8 ans.

 

AON. Ton exercice est aujourd’hui très singulier, à l’interface entre dentisterie esthétique, restauratrice, occlusodontie et pathologies psychiatriques. Qu’est-ce qui t’a conduit vers la prise en charge des patients souffrant d’usures dentaires sévères ?

F.M. Quand j’ai décidé de m’orienter en dentisterie esthétique, j’étais loin de penser que mon exercice me mènerait vers ce à quoi il ressemble aujourd’hui. La dentisterie restauratrice représente la fondation indispensable à maîtriser avant de pouvoir continuer dans cette voie et j’ai énormément travaillé en ce sens avant d’aller plus loin. Mon parcours, à mesure qu’on m’adressait des cas de plus en plus complexes, à forcement dû évoluer sur une prise en charge plus globale des patients nécessitant des réhabilitations complexes, avec une intrication importante entre « esthétique » et « fonction ». La prise en charge des usures sévères est, selon mon avis, le point culminant de la dentisterie esthétique, car il nécessite d’appréhender toutes les facettes de notre exercice, de la planification complexe des cas à une analyse fonctionnelle poussée, en passant par des connaissances solides en dentisterie esthétique.

 

AON. Dans le cadre de ton exercice privé, de praticien Hospitalier à la Pitié-Salpêtrière et d’attaché de consultation à Sainte-Anne, tu es amené à prendre en charge des patients atteints de TCA et à besoins spécifiques. Que t’ont appris ces années passées au sein de ces services, à la fois sur le plan clinique… et humain ?

F.M. Au cours de mes 14 ans d’exercice hospitalier, je n’ai jamais cessé d’apprendre ni d’évoluer dans ma pratique. Que ce soit auprès de mes anciens enseignants, devenus collègues et amis ou des étudiants que je forme, toutes ces interactions ont toujours été très bénéfiques à l’évolution de ma prise en charge des patients et un challenge pour ma pratique. Cliniquement, se retrouver confronté à des cas toujours plus complexes et pouvoir échanger avec d’autres experts est une source d’apprentissage permanent et inestimable. Humainement, c’est peut-être l’évolution la plus marquante de mon exercice. Plus jeune, j’étais très orienté sur l’aspect technique de la dentisterie, et c’est normal, notre métier est si complexe ! Mais avec le temps, j’ai appris à prendre un peu de distance et à voir mes patients comme un ensemble, non pas seulement comme une bouche à réparer. Je pense que c’est un des facteurs qui expliquera que je ne me lasserai jamais de ce métier, et je dois pour cela remercier la PASS Bucco-dentaire et la CMME Sainte-Anne pour m’avoir accordé cette possibilité.

AON. Les usures dentaires liées aux troubles du comportement alimentaire sont souvent complexes, sévères, et tardivement diagnostiquées. Qu’est-ce qui te passionne particulièrement dans ces cas cliniques d’usure extrême ?

F.M. Ce qui est vraiment passionnant dans les cas d’usure, c’est l’aspect multidisciplinaire deleur prise en charge. Les cas d’usure importante impliquent des notions d’adhésion, de connaissance des matériaux, de techniques en dentisterie esthétique (facettes, composites stratifiés, injection etc.), de planification esthétique digitale, d’analyse fonctionnelle et de gestion de la dimension verticale. Aucune place pour l’erreur technique et le plan de traitement doit être millimétré ! A cela, il faut rajouter la prise en charge « humaine » de nos patients atteints d’usures sévères. Ils présentent souvent des complexes physiques sévères liés à leur dentition seule, ou dans un contexte plus global de dysmorphophobie. Il est très important de les engager avec nous dans la démarche de leur prise en charge dans laquelle ils deviennent acteur et ne subissent pas seulement leur traitement.

 

AON. Selon toi, en quoi la prise en charge des patients atteints de TCA diffère-t-elle fondamentalement d’une approche classique de l’usure dentaire ou de l’érosion acide ?

F.M. Dans une approche « classique » de l’usure dentaire, la réflexion et la démarche est avant tout une démarche d’expertise clinique et technique pour mener à bien notre traitement. Dans les cas d’usures liés aux TCA, la notion de Santé Mentale fait une entrée fracassante dans notre exercice, et si l’on n’est pas préparé ou formé aux spécificités de ce trouble psychiatrique, on s’expose à des erreurs préjudiciables, pour nous et notre patient. Quand j’ai débuté la prise en charge des usures, j’ai été très touché par une patiente qui portait les stigmates dentaires de son ancien TCA, j’ai appris beaucoup avec elle et décidé de me sensibiliser à ce trouble mental. L’accompagnement de ces patients et patientes doit absolument prendre en compte cette fragilité et instaurer un climat de confiance. La consultation avec le dentiste est souvent source d’anxiété chez ces patients et votre cabinet doit devenir une « safe place » pour eux.

 

AON. La question du timing thérapeutique est centrale chez ces patients : quand intervenir, jusqu’où restaurer, et avec quel degré de réversibilité ? Comment abordes-tu cette réflexion clinique au quotidien ?

F.M. C’est une excellente question qui se pose très régulièrement dans les planifications mais qui, malheureusement, n’a pas de réponse « standardisée ». Certains praticiens peuvent parfois avoir le réflexe de mettre en attente un traitement sous réserve de résolution de la maladie (ce qui est peu courant dans les TCA). Si débuter un traitement dans un contexte de TCA actif n’est pas le plus prometteur pour la durabilité de nos restaurations, ne rien faire aura un effet autrement plus dévastateur sur la dentition qui ne sera pas protégée. L’un des facteurs majeurs qui nous pousse à engager un traitement est l’atteinte dentinaire généralisée. 

Les traitements d’usures sont très souvent conservateurs et respectueux du gradient thérapeutique (en adéquation avec les exigences esthétiques), l’espace prothétique étant créé majoritairement par l’augmentation de dimension verticale plutôt que par des préparations délabrantes. Mais un traitement d’usures suit également la loi du « tout ou rien », car les traitements localisés ne sont presque jamais indiqués et il faut souvent traiter les arcades entières, même dans les cas qui ne sont pas très sévères, ce qui représente un frein « mental » pour beaucoup de praticiens. 

 

AON. La notion de pluridisciplinarité est omniprésente dans ton discours. Quelle place doit, selon toi, occuper le chirurgien-dentiste dans le parcours de soins global des patients souffrant de TCA ?

F.M. Le rôle du chirurgien-dentiste peut s’insérer dans de nombreux moments clés de la prise en charge des TCA. Jusqu’à aujourd’hui, dans le domaine des troubles des conduites alimentaires, la santé bucco-dentaire était un tabou, un trouble très connu des soignants des TCA, mais avec un faible recours vers des chirurgiens-dentistes, en raison de la méconnaissance de ces troubles (de notre côté) et la fragilité des patients et patientes. 

J’ai mis en place, depuis plus de 18 mois maintenant, avec l’aide du docteur Philibert Duriez (psychiatre à la CMME), une consultation de dépistage dentaire qui vient s’insérer dans le parcours pluridisciplinaire de la prise en charge des TCA. Nous avons isolé plusieurs axes de travail : 

  • porte d’entrée à la détection d’un TCA : le chirurgien-dentiste est bien positionné pour déceler ce trouble s’il a engendré une atteinte bucco-dentaire et pourra orienter son patient vers une prise en charge psychiatrique ;
  • dépistage : savoir reconnaitre les atteintes dentaires dues aux différents TCA et mettre en place une surveillance chez les patients à risque ;
  • réhabilitation : savoir mener à bien une réhabilitation complexe des lésions d’usures érosives retrouvées dans cette maladie ;
  • prévention : savoir mettre en œuvre une stratégie de prévention de l’érosion adaptée au risque de chacun des patients.

AON. Quelles sont, selon toi, les erreurs les plus fréquentes, ou les pièges, dans la prise en charge des patients érosifs liés aux TCA ?

F.M. Les pièges que je retrouve le plus souvent sont : 

  • le retard de prise en charge des patients et patientes atteints de lésions d’origines érosive à des stades précoces mais nécessitant une réhabilitation. La dentine, une fois exposée, va engager une accélération de l’usure dentaire de plus en plus importante. Seule la protection mécanique de ces dents permettra un arrêt ou un ralentissement important de la perte de substance ;
  • ne pas prendre en compte la fonction des patients et rester figé dans des considérations exclusivement esthétiques. Les plus belles facettes du monde ne feront pas long feu en cas de guidage antérieur dysfonctionnel ;
  • ne pas adapter sa prise en charge à la vulnérabilité des patients et patientes. Les patients atteints de troubles de la santé mentale peuvent, d’un rendez-vous à l’autre, ne pas se retrouver dans les mêmes dispositions qu’initialement. Il faut savoir s’adapter et ne pas émettre de réserves pouvant être interprétés comme un « jugement » par le patient et créer une situation d’abandon de soins.

AON. As-tu le sentiment que les chirurgiens-dentistes sont aujourd’hui suffisamment sensibilisés au dépistage des TCA à travers les signes bucco-dentaires ? Penses-tu que la formation initiale prépare suffisamment les étudiants à reconnaître et à prendre en charge les patients souffrant d’usures dentaires liées aux TCA ?

F.M. Je pense que les Chirurgiens-dentistes ne sont pas suffisamment sensibilisés aux troubles dentaires liés au TCA. Mais la détection des troubles dentaires ne suffit pas pour prendre en charge ces patients, il faudrait être sensibilisé au fonctionnement de la maladie elle-même. La formation initiale gagnerait beaucoup à traiter des troubles de la santé mentale de manière générale et de leurs implications bucco-dentaires. Mais les esprits sont en train de changer et la santé mentale commence à faire son chemin, même dans les facultés dentaires.

 

AON. En effet, tu es également très engagé dans la formation et la transmission, que ce soit dans les services hospitaliers dans lesquels tu encadres les étudiants mais également au travers de ton organisme de formation intitulé SMILECLUB. Pourquoi est-il si important pour toi de former les jeunes (ou moins jeunes) praticiens à ces problématiques spécifiques ?

F.M. La prise en charge des usures dentaires est de plus en plus reconnue par les praticiens comme une nécessité devant un nombre toujours grandissant de patients présentant ce type d’atteintes. Mais leur prise en charge peut paraître si complexe qu’il est difficile pour le chirurgien-dentiste non formé spécifiquement de se lancer avec sérénité dans ce type de traitement.

Une formation à différents niveaux est donc nécessaire, associée à un accompagnement des praticiens formés sur leurs premiers cas cliniques pour que cette prise en charge devienne plus courante et améliorer l’accès aux soins pour ces patients si particuliers. A travers mon organisme de formation situé à Paris, Smileclub, et également par une présence sur les réseaux sociaux (@drfranckmoyal), j’essaie de sensibiliser au mieux de former un maximum de praticiens à la prise en charge esthétique et fonctionnelle, par des formations mêlant théorie et pratique ainsi qu’un accompagnement illimité sur le suivi de vos futurs cas cliniques. 

 

AON. Si tu devais faire passer un message clé aux jeunes omnipraticiens confrontés à leurs premiers cas d’érosion sévère, quel serait-il ?

F.M. La clé de votre traitement sera une planification précise de chaque séance avant même de débuter votre traitement. Une expression courante reprise dans la dentisterie dit Begin with the end in mind, expression qui prend tout son sens dans les cas de réhabilitations complexes dans lesquelles un praticien avec peu d’expérience peut rapidement se trouver complètement perdu. Vous devrez théoriquement être capable de déterminer chaque séance, son contenu précis et sa durée après seulement une première consultation. Rédigez vos protocoles et entourez-vous de bons techniciens de laboratoires.  N’hésitez pas à prendre conseil auprès de praticiens plus expérimentés qui se feront un plaisir de vous guider (pour la majorité !).

 

AON. Tu seras prochainement invité comme conférencier pour l’association Alpha Oméga Paris Jeunes. Peux-tu nous donner les informations pratiques pour venir t’écouter ? 

F.M. Ce sera le mardi 23 juin à la Faculté de Chirurgie-Dentaire de Garancière, 5 rue Garancière 75006 Paris. Suivez le compte Instagram @aoparisjeunes pour avoir toutes les informations pratiques et le lien d’inscription à l’évènement ! 

 

AON. Enfin, pour conclure, comment vois-tu évoluer la place du chirurgien-dentiste dans la prise en charge globale des patients atteints de TCA dans les années à venir ?

F.M. C’est le projet sur lequel je travaille le plus activement actuellement. Former des praticiens qui seront capables à la fois de connaître les TCA et les patients, réhabiliter les usures sévères qui leurs sont souvent associées et mettre en place une stratégie de prévention des lésions d’usures, permettra au Chirurgien-dentiste de se placer systématiquement dans les parcours pluridisciplinaires de ces patients pour une prise en charge la plus complète possible.

 

Vive la république, et vive la France !

 

Propos recueillis par Marie Jannot